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Marc-Antoine, Jean-Baptiste et Vincent à Saint-Denis

jeudi 16 juin 2011 par Philippe Houbert
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Vincent Dumestre
DR

L’édition 2011 du festival de Saint-Denis n’a pas lésiné sur les symboles pour son concert d’ouverture. A quelques mètres de la nécropole royale, ce sont deux œuvres inscrites dans la vie du règne de Louis XIV qui étaient données par le Poème harmonique, à savoir l’un des Te Deum de Marc-Antoine Charpentier et celui de Jean-Baptiste Lully. De quoi nourrir aussi les comparaisons habituelles entre les deux grands génies de la musique française du dernier tiers du XVIIème siècle.

Ce qu’on appelle aujourd’hui LE Te Deum de Charpentier n’est qu’un raccourci commode dû à la célébrité héritée de l’utilisation de son prélude en rondeau par l’Eurovision. En fait, ce sont au moins quatre œuvres de ce type que Charpentier composa. On en connaît quatre (numéros du catalogue Hitchcock 145, 147, 148 et le renommé 146) mais comme le manuscrit de l’un d’eux porte la mention cinquième Te Deum, on se perd un peu en conjectures. Composé vers 1692, sans doute pour l’église parisienne Saint Paul des Jésuites, où le compositeur occupait la fonction de maître de musique, le Te Deum en ré majeur pour solistes, choeur à quatre parties et orchestre est, bien au-delà du prélude, l’un des chefs d’œuvre de Charpentier et de la musique sacrée de cette époque. L’auteur de Médée réussit la prouesse (c’est ce qui en fait, à notre sens, la supériorité sur l’œuvre de Lully) de gommer la principale difficulté que pose le traitement de cet hymne, constitué de 29 versets conduisant à un immense fractionnement et donc à une grande disparité des thèmes musicaux. Il en fait un mini oratorio structuré en quatre parties principales : successivement, les acclamations adressées à Dieu en majesté (versets 1 à 8), l’affirmation de l’Eglise et de la sainte Trinité (versets 9 à 18), la mise en garde aux mortels (versets 19 à 25), en fin le salut (versets 26 à 29. Dans chacune de ces parties, alternent passages choraux et pour solistes, voire fanfares orchestrales. Vincent Dumestre, sans doute pour la première fois à la tête de forces aussi importantes, sut admirablement gérer la très problématique acoustique de la basilique de Saint-Denis, refusant une vision trop martiale pour, au contraire, mettre en exergue les moments intimistes de l’œuvre. En cela, il fut parfaitement secondé par un pupitre de vents (Johanne Maître, Alse Franck, Mélanie Flahaut, Krzystof Lewandowski, Jérémie Papasergio) d’une rare qualité (v.3 et 4, puis 20), et par des cordes menées par Mira Glodeanu avec l’enthousiasme qu’on lui connaît.

Problème acoustique ? (mais la réécoute du concert sur le site Arte Live Web n’a pas apporté d’amélioration) Toujours est-il que le chœur des Cris de Paris, bien que parfaitement en place, sembla manquer de mordant dans la prononciation de certains mots. Très légère réserve mais qu’on ne saurait évacuer en regard de l’exigence de clarté de la rhétorique des compositeurs de l’époque. Le quintette de solistes réunis ici était de très belle qualité. Néanmoins, est-ce effet d’un trac bien compréhensible compte tenu des circonstances, nous eûmes la certitude d’avoir entendu Jean-François Lombard en meilleure forme (le Lully suivant remit les pendules à l’heure) et des voix de dessus plus angéliques que celle de Amel Brahim-Djelloul (malgré un superbe verset 26). Geoffroy Buffière (remarquable tout du long) et Claire Lefilliâtre, égale à elle-même, furent parfaits.

Suivait donc le Te Deum de Lully, composé en 1677 pour le baptême du fils du compositeur et qui, ironie du sort, fut aussi à l’origine de la mort de l’auteur d’Atys. En effet, c’est lors des répétitions en vue d’une reprise destinée à célébrer le rétablissement de Louis XIV après la grave opération de sa fistule anale, que Lully se blessa au pied d’un coup de canne, blessure qui dégénéra en gangrène, jusqu’à la mort quelques mois plus tard. Œuvre moins originale que celle de son rival malheureux, suivant plus naturellement le texte, d’une série d’acclamations initiales aux implorations finales, le chœur répondant plus systématiquement aux solistes, verset par verset. On prend le pari que l’inhibition de certains solistes, légèrement perceptible dans l’interprétation de l’œuvre de Charpentier, disparut ici, tant Jean-François Lombard fut admirable dans les versets initiaux et finaux, de même que dans l’admirable pastorale du Te ergo (verset 20). Geoffroy Buffière fut à nouveau tout à fait à son aise dans chacune de ses interventions (v. 17 notamment). Mathias Vidal, un peu timide dans la parie de taille du Te Deum de Charpentier se lâcha dans le Lully, peut être trop d’ailleurs car le style opératique romantique ne fut pas toujours évité (V. 16 et 27). Rien à dire quant aux parties de dessus, si ce n’est pour saluer la perfection du style d’Amel Brahim-Djelloul et Claire Lefilliâtre. La direction de Vincent Dumestre et l’engagement du Poème harmonique et des Cris de Paris furent exemplaires. Point de spectaculaire gratuit, mais de l’émotion née d’une démarche parfaitement naturelle, qui ne sollicite jamais ni texte ni musique. De ce point de vue, les sommets interprétatifs furent bien le Te per orbem (v.10), la pastorale déjà mentionnée du Te ergo quaesumus (v.20), l’admirable introduction orchestrale du verset 26 et le sublime Miserere du verset 27.

Magnifique concert qui confirme ce que Vincent Dumestre et le Poème harmonique peuvent apporter dans ce répertoire, qui souffre trop souvent d’un certain laisser-aller. La soirée n’était pas terminée pour les plus courageux puisque Benjamin Lazar nous conviait, au parloir de la Maison de la Légion d’honneur, à deux pas de la Basilique, à une lecture de textes d’époque relatifs à la santé de Louis XiV, et particulièrement aux récits contant la fameuse année 1686 où le roi souffrit cruellement d’une fistule anale qui amena ses médecins à l’opérer. Textes savoureux, si l’on peut dire, extraordinairement imagés (on prend encore plus conscience de la négation du mal et de la mort que notre époque a érigé en éthique). Lecture surréelle car entendre ces textes crus à la seule lueur d’une bougie et d’une lune très timide, après le chahut des lycéennes de la Légion et le vacarme d’une alarme tonitruante, avait un côté Suite de l’Autre Monde. Est-il besoin de dire que Benjamin Lazar y fut lui-même, donc génial ?

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- Saint-Denis
- Basilique
- 07 juin 2011
- Marc-Antoine Charpentier (1643-1704), Te Deum en ré majeur H.146 (1692)
- Jean-Baptiste Lully (1632-1687), Te Deum LWV 55 (1677)
- Amel Brahim-Djelloul, dessus
- Claire Lefilliâtre, dessus
- Jean-François Lombard, haute-contre
- Mathias Vidal, taille
- Geoffroy Buffière, basse
- Les Cris de Paris
- Geoffroy Jourdain, direction
- Le Poème Harmonique
- Vincent Dumestre, direction






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