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Luca Francesconi dans la peau d’Ulysse

lundi 29 juin 2009 par Vincent Haegele
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Luca Francesconi
© Ricordi

Formidable sensation ce samedi 13 juin à la Cité de la Musique lors de la création de Sirènes, gigantesque fresque symphonique pour chœur et orchestre de Luca Francesconi, encore jeune compositeur italien, qui aura su tirer le meilleur parti des techniques les plus avant-gardistes et du lyrisme classique. Un mélange de genres détonnant, une dynamique ébouriffante, des idées qui ne manquent pas d’audace et au final, une formidable explosion de couleurs. De tels événements sont rares et méritent d’être salués comme il se doit. Une victime toutefois à déplorer au cours de cette soirée : Luciano Berio, dont le Coro singulièrement fade et répétitif n’a pas tenu la comparaison avec la pièce de son ancien assistant. Une époque s’est achevée ?

Que dire sinon qu’une bonne surprise est toujours synonyme de découverte ? Voire de grande découverte parfois. De Luca Francesconi, nous connaissions quelques pièces, récemment enregistrées par l’Ensemble Intercontemporain (dirigé par l’excellente Susanna Mälkki, et on sait que faire coexister « excellente » et « Susunna Mälkki » relève du pléonasme), aux côtés de quelques autres pièces de Bruno Mantovani, dont le déjà classique Streets. On percevait déjà à l’écoute de ce CD de démonstration pressé par les soins de Kairos, que Luca Francesconi possède un « plus » par rapport à ses collègues artistes et que son langage parvient à s’envoler très haut. Et dans le cas de Sirènes, la démonstration est plus qu’éclatante, c’est-à-dire impressionnante.

Il faut, bien sûr, un certain culot pour oser baptiser une pièce symphonique avec un chœur de femmes bien mis en évidence Sirènes. Il y a moins d’un siècle, un certain Claude-Achille D., obscur musicien français passionné d’estampes japonaises et de l’air marin que l’on respire en Bourgogne, avait déjà écrit une fresque portant ce titre. Mais dans le cas qui nous occupe, Francesconi parvient à éviter cet écueil (si l’on ose dire) pour se consacrer à une autre dimension du mythe et revenir directement à la source, celle d’Homère et du Voyage d’Ulysse.

C’est du moins, la seule interprétation plausible à laquelle nous soyons parvenu, car c’est avec une certaine surprise que nous avons découvert le texte de Francesconi publié dans le programme. Par bonheur, c’est après le concert que nous l’avons lu, car ce curieux fatras aux prétentions phénoménologistes ne traduit en rien les intentions de l’artiste. Nous ne résistons pas à en reproduire un passage : « [...] Autrement dit, une matière déjà contaminée par d’autres sémanticités, puis filtrée par la pensée électronique et possédant une fonction d’analyse et de traduction alchimique entre les différentes couches ». Mais pourquoi, pourquoi grands dieux, gâcher ainsi une si belle pièce symphonique avec ce salmigondis prétentieux et vide, vaguement conceptuel. Francesconi a-t-il peur tout simplement d’avoir décrit la lente course d’un navire parti se fracasser sur des rochers ? Ce n’est pas la musique contemporaine qui doit être remise en cause sous prétexte d’hermétisme, comme on a l’habitude de le lire ici et là, non, il faut cesser d’écrire n’importe quoi, il faut arrêter d’abreuver les auditeurs de panouilles intellectuello-branchées qui desservent plus qu’elles ne servent.

Sirènes, il est vrai, prend un malin plaisir à débuter comme n’importe quelle pièce de notre temps, c’est-à-dire par de fugaces notes éclatant comme autant de bulles de savon dans le ciel. Un tic d’écriture qui pourrait faire croire que le compositeur n’a rien de plus à dire qu’un autre ; mais c’est un piège, en réalité, car peu à peu se met en place un plan sonore issu de l’orchestre, du matériel électronique, des chœurs (les hommes sur scène, les femmes dans les hauteurs, à droite et à gauche) et des musiciens supplémentaires disposés dans l’amphithéâtre, d’une splendeur et d’une richesse peu habituelle. Surprise : la percussion est admirablement dosée et ne vient pas étouffer par de bavardages continuels (un tic d’écriture très répandu de nos jours) la matière orchestrale. Le tout est lyrique, très démonstratif et, contrairement à ce que dit le compositeur, rappelle immanquablement le grand poème symphonique tel que l’on put le concevoir un ou deux siècles auparavant. Le tout est d’une modernité virtuose, les couleurs changent, l’atmosphère est traversée de terrifiants nuages (nuages, sirènes... détrompez-vous, il ne s’agit pas d’analogies).

Dernier atout et pas des moindres, Luca Francesconi sait orchestrer et sait comment faire sonner un ensemble de taille pourtant modeste : l’entreprise n’est pas aisée, mais il est, il convient de le dire, très bien aidé par la présence de Michel Tabachnik, parfaitement à l’aise, véritable orfèvre du son et d’une précision redoutable pour ce qui concerne les départs de chaque musicien (y compris, ceux filmés pour les musiciens extérieurs). L’Orchestre de la Radio flamande se révèle très impressionnant dans les points de tension les plus extrêmes (mention spéciale au premier trombone qui ne déméritera jamais). Tout aussi impressionnante est la cohésion des membres du choeur.

De la cohésion, il en faut, par ailleurs pour aborder le vaste et ambigu ensemble qu’est Coro, pièce symphonique pour chœur et orchestre de Luciano Berio (1975). La particularité de Coro réside en la disposition de chaque musicien : le chœur et l’orchestre forment une masse indistincte où chaque voix voisine avec une autre. L’instrumentiste et le choriste sont traités ainsi de façon égale pour un résultat sonore appréciable, fait de dissémination et de brusques conglomérats. Mais l’idée, vraiment excellente, ne suit pas tout à fait son chemin : Luciano Berio voit les choses en grand, en trop grand peut-être et au lieu de livrer une pièce stupéfiante de 30 minutes, se retrouve à se répéter à de nombreuses reprises pendant une heure. Le contenu, une réaction quasi à chaud au coup d’Etat de Pinochet survenu en 1973, a perdu de sa force et risque de passer difficilement le cap de l’histoire. Dommageable, car l’interprétation donnée ce soir par Michel Tabachnik et ses musiciens atteint la superlativité.

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- Cité de la Musique, Biennale d’Art vocale, 13 juin 2009.
- Luca Francesconi : Sirènes (2009), création mondiale ; Luciano Berio : Coro (1975-1976).
- Eric Daubresse, Grégory Beller, réalisation informatique.
- Choeur de la Radio Flamande
- Orchestre de la Radio Flamande.
- Michel Tabachnik, direction.






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