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Lise de la Salle, un formidable espoir qui se lève

mercredi 10 juin 2009 par Théo Bélaud
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Lise de la Salle
© Stéphane Gallois

On peut se tromper, soit. Au sens où les prochaines années, et à plus forte raison les prochaines décennies pourraient ne pas apporter à Lise de la Salle la reconnaissance qui, à nos yeux, lui serait due. C’est même hélas, dans le monde pianistique actuel, extrêmement possible. Bien sûr, il ne fait nul doute qu’elle comptera durablement parmi les dix ou quinze pianistes français les plus estimés, sans distinction particulière au sein de ce groupe : ce n’est pas précisément la plus glorieuse des perspectives. Mais on pourrait aussi se tromper au sens où les prochaines apparitions de Lise de la Salle nous décevraient profondément : attendons de voir, mais cette hypothèse-là apparait déjà beaucoup moins vraisemblable, au vu de ce récital au Louvre.

A quoi nous attendions-nous ? Certes, à une personnalité plus forte que l’ordinaire, l’ordinaire des pianistes formés à Paris, du moins. Au mieux, à voir la personnalité en question jouer du piano. Comment en demander beaucoup plus, et comment être préparé à quelque chose d’aussi fort à vivre, dans la quinzaine de Lupu et Moravec ? Et puis, ces jeunes interprètes que les communicants et marchands de tous poils ont beau jeu de vendre, précisément, comme des personnalités, des artistes, sont neuf fois sur dix les plus navrants. Lise De la Salle institue donc la règle, étant l’exception. D’autant que rien chez elle et dans son parcours, mis à part le fait d’avoir été mise sur le devant de la scène à quatorze ans (elle en a tout juste vingt-et-un à présent) ou de devoir sacrifier au rituel des pochettes de disques ridicules, ne semble apprêté pour les artifices cache-misère du concert rapiécé. Rien, justement, dans le cadre du concert lui-même. Une impression de force brute, à nu, déjà fugitivement aperçue au détour de ses débuts filmés à la Roque d’Anthéron. De sauvagerie contenue mais pourtant incapable de satisfaire aux désirs de complaisance que l’habitude force chez tous les auditoires.

Il est extrêmement probable en ce sens que son thème (et pas que le thème, du reste) des Ruines d’Athènes en aura rebuté plus d’un. Et si l’un deux a l’habitude de nous lire, il pourrait crier à la mauvaise foi : vous qui êtes si prompt à traquer les duretés pianistiques, que ne vouez vous pas cette bucheronne en jupons aux gémonies ! Oui, mais il y a les duretés aléatoires et les duretés choisies. Ce à quoi il est encore possible de rétorquer que la frontière entre les deux est incertaine. Elle l’est pourtant moins lorsque tout suggère la plus grande autorité : la cohérence dynamique des sforzandos les uns par rapport aux autres, la stabilité rythmique (dans un tempo assez retenu et passablement austère, qui plus est) et l’intransigeance des intonations. De même pourrait-on opposer que ces variations, ou bien d’autres moments du récital, étaient artificiellement habitées de volontarisme extravagant. Mais c’est le même genre de problématique : le volontarisme est l’arme du faible. La force supérieure de la volonté est tout autre chose. On y reviendra pour conclure, restons sur la musique : au-delà de cette surprenante intransigeance dans la conduite, le piano de Lise De la Salle a tôt fait de surprendre agréablement : les triolets de la quatrième variation impressionnent par leur directivité impeccable, sans renoncer au leggiermente pour autant. La richesse harmonique des accords tout comme l’articulation, de même, dans la sixième.

Des choses plus vertigineuses et touchées par la grâce à tous points de vue, sans doute en avons-nous entendues cette saison. Mais en s’en tenant à l’angle strict de ce que l’on nomme la subjectivité, considérez deux points. 1. Votre serviteur a écouté 69 pianistes sur scène ces douze derniers mois, certains trois ou quatre fois ; 2. Jamais à contrecœur pour ce qui est du programme. De cela subsistent des souvenirs navrants (beaucoup), plus ou moins indifférents (idem), et quelques rares moments d’émotion voire d’émerveillement (une petite dizaine, disons). Mais un seul est à ranger du côté du choc affectif total, intellectuel et spirituel, et ainsi, surtout physique : celui de la sonate Les Adieux donné par Lise de la Salle. Ce qui constitue d’ailleurs une des raisons pour lesquelles il nous a semblé pertinent de digérer cet impact, de le relativiser le cas échéant et de le mettre en perspective, avant de tenter d’en rendre très partiellement compte. Quand - tout cela au sens propre - vous tremblez, pleurez et êtes pris de sueurs froides durant vingt minutes, un peu de distance matérielle s’impose pour tenir des propos raisonnés. On l’évoquait plus haut : de concession au spectacle ou à la connivence salonarde, il n’y en a pas avec cette pianiste. Il ne fallait donc pas s’attendre à une quelconque révélation originale quant à l’« interprétation ». L’interprétation a besoin d’être mise en avant puis d’être défendue à coups de concepts incertains par des thuriféraires quand le reste, l’essentiel, pose problème : l’autorité du discours et le pouvoir sur l’instrument. De la Salle n’interprète pas, elle joue l’œuvre. Evidemment que celle-ci pourrait être jouée autrement : la seule chose importante est que l’on ne pense pas à cela une seule seconde en écoutant.

Il ne s’agit dès lors plus de décrire une hypothétique conception d’ensemble extrapolée, au mieux de se rappeler d’instants spécialement marquants. Et cette jetée vers l’indiscutable, c’est ce qui se passe dans cette sonate Les Adieux gravée dans le marbre. Dès les cinq premières secondes, un Le-be-wohl d’une vocalité sublime (cela parait si évident parfois, la richesse d’accords de deux notes), et déjà effrayante de tension. Puis (absolument inoubliable), dans l’incursion en fa mineur du premier mouvement, d’où jaillit une phrase venue d’ailleurs sur la modulation majeure (m. 171-174). Ou les dernières interrogations, du même mouvement, juste avant les deux accords conclusifs : conclusion glaçante, qui doit réussir aux vrais grands pianistes, là où Beethoven a songé à demander un crescendo sur un accord... Puis l’aboutissement de cette sévérité si nécessaire au sommet de l’Absence, avec la quasi insoutenable descente de la main gauche, d’une force d’écrasement sidérante. Puis le chant formidablement tenu des octaves dans la récapitulation du Retour. Du grand piano, oui, mais quelque chose d’encore plus important en définitive : l’affirmation éclatante d’une façon de faire avec laquelle toute l’importance de la très grande musique est ressentie, au prix d’être jetée à votre figure s’il le faut. Voilà quelque chose de sérieux ; de la musique ; du Beethoven ; avec sa transcendance, avec sa part d’animalité irréductible, qui contient en elle-même toutes les nécessaires idiosyncrasies en acte et en puissance, qui tordent le cou à toutes les bonnes manières, goûts et autres fatras pré-intellectualisés. De l’art, pas du culturel : on joue Beethoven pendant une heure sans pause, parce que l’on n’est pas là pour rigoler ; on n’est pas là pour se divertir. Bref, oui, quelque chose d’important, qui se lit aussi dans la gravité hallucinée du visage de la jeune femme, et peut-être encore plus dans sa totale absence de démonstration gestuelle par ailleurs - droite comme un I, buste et tête quasi immobiles, position légèrement plus rapprochée et haute que la moyenne.

On ne sera redescendu beaucoup avec l’autre moitié du programme. Les terribles 32 Variations, prolongent idéalement le geste dévastateur précédent. Et quel intérêt de chercher les reproches factuels possibles lorsque l’on n’en a aucune envie ? Les variations III-V jouées parfois trop fort, à la limite. Qu’est-ce à côté de la conduite admirable de l’enchainement décisif des variations X-XIV (de part et d’autre de la maggiore) ? De l’invraisemblable férocité avec laquelle elle plante les deux premières croches de chaque gamme de la XVIII ? De l’autorité inébranlable de la main gauche dans un enchainement XXII-XXIII vraiment terrible (la demoiselle a dit qu’on n’était pas là pour rigoler, bon sang !) ? Et plus que tout peut-être, d’une var. XXXI totalement lunaire, lentissime, d’un pouvoir ascensionnel vertigineux ? Vous voulez un gage de pondération de notre part ? La variation finale, à défaut d’être plus puissante, pourrait chanter encore plus, chanter de partout et de plus en plus au fur et à mesure de l’empilement de ses couches. On reprochera donc à Lise De la Salle de ne pas être Emil Guilels : à part cela, on sèche. Et l’on rappelle au passage qu’il s’agit ici d’une réussite majeure dans un chef d’œuvre absolu, bizarrement encore mésestimé alors que ce WoO 80, outre le fait d’être d’une stupéfiante concentration expressive et spirituelle, constitue de façon indiscutable le premier manifeste de l’histoire du piano total. Si c’est avant tout la force dominée de conviction et de concentration de cette pianiste qui nous a impressionné tout au long de la soirée, ces seules variations indiquent que dans l’ordre des moyens pianistiques bruts, de la Salle sort déjà largement du lot de ses compatriotes, toutes générations confondues... et Angelich compris : ce dernier a sans doute une palette de couleurs plus riche et des pianissimos plus aboutis, mais de la Salle a bien le temps de raffiner sa sonorité, et peut en attendant s’appuyer sur une autorité d’articulation, un drive et une stabilité rythmique naturels bien plus solides que chez le franco-américain.

Faut-il encore préciser que le refus forcené de toute complaisance se prolonge jusqu’à la Clair de Lune ? Ce qui n’exclue nullement de géniales sonorités dans l’adagio, obtenues par un usage absolument magistral de la pédale, et sans accents. Le lever de rideau de l’allegretto sera rarement autant apparu comme tel (quelle première phrase !). L’emprise bestiale ne se relâche évidemment pas pour le finale. Alors, sous cette débauche écrasante d’énergie brute voire brutale, faut-il voir du volontarisme ? Faut-il penser que ce qui a pu fonctionner dans les circonstances particulières d’un programme, d’une soirée, d’une disponibilité d’écoute individuelle, ne peut se reproduire régulièrement et durablement, sans que d’éventuelles ficelles n’apparaissent soudain trop grosses ? Nous sommes convaincus que non. Une écoute attentive oblige à distinguer entre ceux dont la volonté tient lieu de palliatif et ceux qui s’en servent pour littéralement soumettre l’auditeur, de force. Entre parenthèses : ce n’est pas le cas de tous les grands pianistes, et il faut accepter cette contradiction. Pour s’en tenir aux très jeunes nous ayant récemment fait forte impression, Dinara Nadzhafova, tout en présentant un superbe piano de grande tradition, nous avait avant tout frappé par sa faculté de ne rien faire entendre qui ne renvoie à cogiter sur ses intentions. A un stade supérieur, le stade du rêve, cela donne par exemple du Lupu pour les grands maitres actuels, du Grinberg ou du Horszowski pour les grands disparus. Mais dans son cheminement, Lise de la Salle a très certainement aussi des barres à essayer d’approcher : sa forme de volontarisme, assumé et tenu pour le transformer en nécessité musicale, avec en plus cette dose de sévérité forcenée que produit le feu sacré, appelle forcément quelque chose de grand. Quelque chose de serkinien ou de katchenien, à peu près.

Conclusion : face à l’espoir insensé de voir se tracer une chemin déviant du marasme du piano français, un commandement qui ne se discute pas nous ordonne d’aller maintenant écouter son Jeunehomme. Même s’il faut aller à pied à La Roque, on y sera.

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- Paris.
- Auditorium du Louvre.
- 17 avril 2009.
- Ludwig Van Beethoven (1770-1827) : 6 Variations sur un thème original enmajeur, op. 76 ; Sonate n°26 en mi bémol majeur, op. 81a ; 32 Variations sur un Thème Original en ut mineur, WoO 80 ; Sonate n°14 en ut dièse mineur.
- Lise de la Salle, piano.






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