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Lisa Batiashvili et Milana Chernyavska au Châtelet : un récital de musique française.

jeudi 10 décembre 2009 par Carlos Tinoco
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Lisa Batiashvilli
DR

Lisa Batiashvili et Milana Chernyavska avaient choisi de rendre hommage à la musique française en ce dimanche matin. Les très belles sonate n°3 de Debussy et Sonate n°1 de Saint-Saëns en hors-d’œuvre et la Sonate de Franck, un des sommets de la littérature violonistique, en point d’orgue. Nous avons entendu du très beau piano et du magnifique violon. Avons-nous entendu de la magnifique musique ? C’est sur ce point que les avis peuvent diverger. L’entente entre les deux interprètes, qui pourtant se connaissent puisqu’elles ont déjà enregistré ensemble, n’allait pas forcément de soi, et, surtout, le jeu de la violoniste soulève des interrogations.

Lisa Batiashvili est une très grande technicienne : la cause est entendue. On n’entend pas seulement par là une grande agilité digitale ou une sûreté de bras hors norme, mais bien plus rare et plus précieux : un son d’une immense noblesse. Aucune complaisance, de la sécheresse sans acidité, il y a chez cette ancienne élève du conservatoire Tchaïkovski la flamboyance qui fait la marque de la grande école russe de violon, avec une pureté souveraine qui la rapproche d’un Oïstrakh. Le compliment est pesé et, eu égard à ses qualités instrumentales, elle en est digne assurément. Mais cela suffit-il ? On lit dans le programme de présentation que Brendel a dit d’elle : « elle sait faire chanter et parler chaque note à la fois ». Si le maître entendait par là sa capacité à choisir et à tenir pour chaque note un registre de son extrêmement précis, correspondant exactement à l’intention discursive qui l’anime, nous le rejoignons complètement : contrairement à tant de ces jeunes virtuoses qui nous arrivent chaque année comme le Beaujolais nouveau, Lisa Batiashvili sait faire bien autre chose que du beau son plein ; elle sait utiliser une très grande palette sans qu’on la sente jamais en danger. Mais ni le chant, ni le discours ne se résument à cela. Il est frappant que, une fois l’intention choisie pour la note, jamais elle ne dévie à l’intérieur même de celle-ci. La note ne se déploie pas, ne connaît pas elle-même un parcours frémissant d’un début à une fin ; elle surgit, demeure identique à elle-même, puis laisse la place à une autre. Ce qui donne, à la longue, le sentiment d’un discours, certes maîtrisé et riche, mais toujours univoque, et finalement beaucoup plus impressionnant que bouleversant. Faut-il se risquer à conclure que Lisa Batiashvili s’enivre de son propre son et s’écoute un peu trop jouer pour vraiment interpréter ? Ce type de conjectures est toujours à la fois incertain et désagréable. Disons qu’on espère pouvoir mettre cela sur le compte d’un narcissisme ou d’une immaturité de jeunesse car, avec les qualités dont elle fait preuve, on a envie de la voir devenir une de ces musiciennes immenses qui marquent l’histoire de leur instrument.

Milana Chernyavska est peut-être un peu moins impressionnante en termes de pures qualités instrumentales, mais en revanche, elle semble aborder les œuvres avec une plus grande humilité et, du coup une plus grande justesse stylistique. Si l’articulation n’est pas toujours parfaite et la pâte sonore est parfois un peu épaisse, elle se révèle capable d’une très grande délicatesse dans l’abord de la musique française.

Ce qui nous ramène à la seconde interrogation soulevée par ce concert : faut-il, pour interpréter Debussy, Saint-Saëns et Franck, être français, sinon de nationalité, au moins de cœur et surtout d’esprit ? En termes à peine métaphoriques : faut-il que l’écoute de ces pages nous transporte immédiatement chez madame de Guermantes ? La réponse est définitivement non : Kogan a déjà montré, s’agissant de la Sonate de Franck, qu’elle pouvait très bien supporter un séjour sur les steppes infinies où s’épanchent les héros de Tolstoï. Le problème de l’interprétation qui nous est proposée ne réside donc pas dans un décalage idiomatique, même s’il est évident que le violon de Lisa Batiashvili n’a clairement pas pour ambition de masquer ses origines slaves. On pourrait accepter de ne pas avoir les irisations et les transparences debussystes, de n’avoir aucune distanciation chez Saint-Saëns ou un Franck plein de sauvagerie, mais il faudrait, pour nous faire admettre cela, un jeu dont le lyrisme soit si abouti et si constant qu’il ne nous laisse aucun instant de répit. C’est là que le choix d’un récital entier de musique française se révèle peut-être un peu risqué pour Lisa Batiashvili aujourd’hui : avec un autre programme, en accord plus immédiat avec sa sensibilité, on n’aurait sans doute même pas songé à ces réserves.

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- Paris
- Théâtre du Châtelet
- 06 décembre 2009
- Claude Debussy (1862-1918), Sonate n°3 pour violon et piano en sol mineur
- Camille Saint-Saëns (1835-1921), Sonate pour violon et piano n°1 en ré mineur Op. 75
- César Franck (1822-1890), Sonate pour violon et piano en la majeur
- Lisa Batiashvili, violon
- Milana Chernyavska, piano






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