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Lille Piano[s] Festival 2012 : réveil cafardeux et aimable rêverie en terres françaises

vendredi 6 juillet 2012 par Thomas Rigail
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Michel Dalberto
Ugo Ponte © onl

Anniversaire oblige, c’est Debussy, mais également, dans une programmation parallèle que nous n’aurons pas l’occasion de voir (dont le récital de Wilhelm Latchoumia), John Cage, qui se taillent la part de lion au cours de l’édition 2012 du Lille Piano(s) Festival. A côté de ces deux figures, une redécouverte de la compositrice Marie Jaëll et des récitals autour de la musique française complètent une programmation sensiblement plus originale que d’autres événements du piano en France, dont le principal défaut est de se faire chevaucher beaucoup de concerts. Récit de quelques choses entendues un dimanche 10 juin 2012.

La journée débute par le récital de Michel Dalberto, pianiste récemment recruté comme professeur au CNSM, haut-lieu de la musique où il pourra généreusement apprendre à une nouvelle génération de pianistes, dans la grande tradition du piano français, comment torturer ses auditeurs. Car Dalberto cogne, il cogne à n’en plus finir : il cogne sur le piano, il cogne sur les œuvres qu’il joue, et il cogne sur les oreilles qui passent à sa portée. Un dimanche matin, à 10 heures, c’est réserver un traitement cruel à son public. Le Prélude, aria et final qui ouvre le programme aurait certes pu passer pour une messe, s’il avait été joué par d’autres doigts : on n’en finit pas de dire que César Franck écrivait comme un organiste, mais s’il s’agit de refuser les aléas mielleux du piano romantique, on peut attendre de retrouver dans l’interprétation un peu de la ductilité du dit orgue. Que nenni, le prélude, d’une lisibilité harmonique médiocre, s’engonce dans une progression contrapuntique disloquée (mes. 21-27 à la main gauche brutalement mise en exergue, sans souci pour les voix intérieures, mes.61-70 d’une lisibilité plus qu’approximative) mais est surtout accablé par une conduite dynamique d’un binarisme radical, qui oppose dans la béatitude des casseurs de pierre des piano sifflotant où la ligne mélodique tente de chanter dans une simplicité précaire à des fortissimo joués à la pioche et au marteau, le pianiste passant de l’un à l’autre par des crescendo qui ont toute la franchise et la subtilité du solide ouvrier maçon – molto cresc. sur la partition ? monte vite le potard à 11, cher pianiste. Le risoluto à la mes.71 et sa reprise balancent des accords crispés comme les pierres, les notes graves accentuées de la mesure 110 sont cognées dans un grand geste dramatique (pourquoi donc ?) et tout cela a une souplesse de caillou millénaire. L’Aria ne fait guère mieux, mais a le mérite de rester dans le piano et de conduire bêtement la mélodie au bout de chaque barre de mesure – il est encore trop tôt pour chanter. Les basses sont lourdes, les voix indistinctes, mais la grêle de coups attendra la fin d’un Finale abrutissant, mené façon Caterpillar, à l’accentuation grossière, aux climax burinés, d’une violence dénuée de toute force. Pianiste, rangez donc cette trique, ces octaves (mesures 39 et suivantes) et ces quelques double-croches ne vous ont rien fait ! Les moyens digitaux ne sont pas nécessairement absents (la partie en Ré bémol majeur mes.102 est bien tenue), mais que de dureté et de bruit… qui rappellera à loisir une expérience musicale courante : celle de se faire réveiller un week-end de repos par des voisins bruyants qui ont décidé que commencer leurs travaux à huit heures du matin était d’une nécessité vitale.

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Ugo Ponte © onl

Passons rapidement sur les sixième et septième nocturnes de Fauré, car si l’interprétation de l’œuvre de Franck conservait un semblant de structure derrière le brouhaha de carrière, ce piano forcené et binaire est incompatible avec la musique de Fauré : quelques moments surnagent par défaut (les arpèges médians en 4/2 dans le sixième) dans une infernale avalanche de duretés et de non-sens. La première série des Images de Debussy est meilleure, surtout grâce à un « Reflets dans l’eau » pris dans un tempo allant, avec une pédale limitée, sans charger le rubato mais en évitant les duretés, et qui tient la tête, si ce n’est dans le mystère des reflets, au moins hors des remous, par une droiture de jeu sans sibyllin surfait. Le climax est précipité et le tout est sans âme et sans magie, mais les traits véloces sont d’une bonne fluidité et il y a là une certaine consistance du timbre. « Hommage à Rameau » montre a contrario que l’on peut aussi cogner Debussy (un crescendo mesures 20 à 24 toujours aussi grossier, et ne parlons pas des fortissimo de l’avant-dernière page, qui seraient inappropriés dans le Liszt le plus vulgaire), et que, sans surprise, notre grand compositeur supporte mal les coups. On ne s’étonnera pas plus de la résorption de la beauté de la mélodie, qui ne survit guère à ce piano retranché dans sa platitude de grève. Une introduction clairement accentuée sera le seul bon point de « Mouvement » : le thème claqué, les basses qui ramonent, une section centrale agressive jusqu’au brouillon, achèvent presque ce récital en forme d’éveil brutal, avant un « Doctor Gradus ad Parnassum » en bis qui ne peut s’empêcher de se précipiter vers des dernières pages bastonnées. « Avec une légèreté fantastique mais précise », note Debussy au début de « Mouvement ». Qu’est-ce que cela aurait été si cette légèreté n’avait pas été fantasque.

La deuxième série des Images qui ouvre à point nommé le récital de Jean-Claude Pennetier, sans être exceptionnelle, remet les choses en bon ordre : ces « cloches à travers les feuilles » réfléchissent la lumière d’un timbre clair, d’un piano jamais rutilant et d’une conduite toute entière enveloppée de simplicité. Ici, la musique respire, loin des procédures agogiques forcées et des agitations furibondes, jusqu’à un évanouissement dans les six mesures finales tout en discrétion, à l’image d’une pensée musicale qui paraît souhaiter éclaircir plutôt que contraindre, tenir dans son déchiffrement spontané plutôt qu’entourer de brumes, une partition alors tenue loin des sensualismes inféconds, dans une abstraction mesurée mais sensible. « Et la lune descend sur le temple qui fut », portée par une légèreté de toucher qui laisse poindre l’évanescence sans en appuyer l’intention et sait poser les harmonies, et par une pédale présente mais usée avec parcimonie, ne sonde sans doute pas toutes les profondeurs de ces ruines nocturnes, mais se vêtit d’une simplicité hantée à l’effet peut être plus durable encore. Les subtils échos, mesures 12-15, s’y évanouisse dans l’impénétrable chant des accords : il y a là beaucoup de concentration, d’attention, d’écoute. « Poissons d’or », plus contrasté sans tout à fait saisir le potentiel exaltant de la pièce, traversé par la même lumière mais sans éviter quelques duretés, est moins réussi, mais l’élégance sans fard, qui laisse une place confortable à l’abstraction, du jeu de Pennetier est sur l’ensemble de l’œuvre convaincante.

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Jean-Claude Pennetier
Ugo Ponte © onl

En dépit de la petite heure de concert imposée, Jean-Claude Pennetier ne fait pas de concession à un public qui sera pour partie rapidement perdu en offrant ensuite les 24 préludes pour piano de Maurice Ohana, œuvre de 1973 d’une quarantaine de minutes, dont il est dédicataire et qu’il a régulièrement jouée depuis sa création. Héritière de la forme aphoristique des préludes de Chopin, mais lointaine et vaporeuse enfant de ceux de Debussy par ses harmonies clandestines, l’œuvre élève les caquètements et les spasmes post-sériels à l’horizon des brumes de l’art français. Oppositions des registres, sidérations de clusters, tremolos, glissandi, notes esseulés dans la résonnance, les gestes abrégés de Ce qu’a vu le vent d’ouest exécutés loin derrière le voile de l’harmonie de Brouillards, plongeant par instants vers une cathédrale engloutie dans des eaux plus tortueuses que ne l’ont jamais été celles d’Achille-Claude, jusqu’à un dernier prélude qui rejoue soudainement les feux d’artifices dans le frémissement angoissé de l’après-guerre, valent plus que l’intelligibilité d’une conduite harmonique qui cumule les agrégats et les grappes nuageuses de sons, mais l’œuvre, portée par la concentration de Pennetier, a les beautés ombrageuses des gouffres de l’entre-deux et déploie ses mystères par-delà ses figures stéréotypées tirées de l’univers technique de l’atonalité post-sérielle. Abstrait, subtil, attentif, le récital de Jean-Claude Pennetier est l’un des bons points de la journée.

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- Lille
- 10 juin 2012
- Conservatoire
- César Franck (1822-1890), Prélude, Aria & Final
- Gabriel Fauré (1845-1924), Nocturnes n°6 et 7
- Claude Debussy (1862-1918), Images, Livre I
- Michel Dalberto, piano

- Théâtre du nord
- Claude Debussy (1862-1918), Images, Livre II
- Maurice Ohana (1913-1992), 24 Préludes
- Jean-Claude Pennetier, piano





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