ClassiqueInfo.com




Les intermittents du Schubert

mardi 11 mars 2008 par Théo Bélaud

Les frères Capuçon et Franck Braley, après avoir laissé reposer leur enregistrement des trios de Schubert, revenaient donner ce que l’on espérait être la maturation de leur vision. Après coup, on ne sait trop situer cette prestation, qui a oscillé entre le très médiocre et l’intéressant inabouti. Un concert bien frustrant, donnant à entendre des fragments de la qualité des interprètes, et des fragments de Schubert.

Autant le dire, ce récital a reçu plus que l’approbation du public du TCE. Nous ne nous risquerons pas à subodorer les mauvaises raisons qui en auraient été la cause. Peut-être, après tout, y avait-il des gens en nombre pour comprendre ce que les trois larrons avaient dit ou tenté de dire. Ce n’est pas notre cas. Soyons bien précis : le problème n’est pas tant que nous contestons les interprétations proposées ce soir, mais qu’à aucun moment, ou presque, nous n’avons su déceler ce qui était proposé. La faute n’est sûrement pas celle de l’insuffisance technique, ni du défaut d’aisance. Les frères Capuçon n’ont pas de signature sonore particulièrement attrayante, mais ne sont pas non plus des concentrés de vinaigre au poivre. Franck Braley est un très beau pianiste, au sens ou l’on dit du moins qu’il est agréable à entendre faire sonner un piano (et pour l’avoir entendu dans le Quatrième Concerto de Beethoven, c’est certainement un musicien). Non, ce sont les intentions que nous n’avons jamais pu lire, et pour être franc, on peut se demander s’il y avait quelque chose à lire.

La soirée était clairement mal enclenchée. Le premier mouvement du Trio en Si bémol se déroulait dans une morosité assez incroyable, avec une cause principale : l’absence totale de présence rythmique, et d’abord pianistique. Au strict point de vue de l’accompagnement, et ce dès les toutes premières mesures, la main droite de Braley était inaudible et allait le rester durablement. Pour ne rien arranger, les cordes prenaient le thème principal comme un lent lever du jour, commençant systématiquement ses occurrences par un languide crescendo parfaitement incompréhensible au vu du texte. Est-ce là un avatar de la prolifération du cliché qui voudrait que le premier trio soit féminin et le second masculin ? Cela y ressemble fort, mais en regardant la partition de ce mouvement, quitte à paraître borné, nous ne voyons pas comment il pourrait être bien joué autrement qu’avec une vigueur de marche virile.

Ce n’est pas tout : le signe sous lequel allait être placé la majeure part du reste du concert s’affirmait très vite, à savoir le manque criant d’unité dynamique et polyphonique entre les instrumentistes. Outre un piano toujours en retrait (c’est un euphémisme, sauf dans le scherzo où il était brutal), nous avons vu des frères qui semblaient s’être connus le temps de monter le programme. L’intuition comme boussole semblait être seule responsable de l’équilibre des voix, au gré des fantaisies de l’instant. Le cas de Gauthier Capuçon nous a paru particulièrement problématique dans cette première partie : on peine à croire qu’un musicien de ce rang ne connaisse pas autre chose que le piano et le fortissimo, y compris comme moyens d’énoncer une seule phrase qui se voudrait espressivo. En outre, mieux vaut prendre le parti de ne surtout pas le regarder jouer, ou plutôt s’abandonner à une improbable extase orgasmique entre sa joue droite et le côté du piano. Mais même en ne regardant pas, on est totalement déconcerté par cette succession de râles inachevés interjetés selon l’humeur de la minute.
En résumé, un perpétuel sentiment d’improvisation et d’individualisation des initiatives disqualifiait complètement cette première prestation, laissant augurer du pire pour le second trio. Tout juste Renaud Capuçon rendait-il, un peu seul, justice au finale, pris à un vrai allegro vivace, non dénué de finesse, mais gâché par les commentaires histrions de son frère.

Le pire, tous les dieux possibles soient loués, n’est pas arrivé. Nous avons entendu un Trio en Mi bémol correct, au sens où il n’avait pas pour seule ligne la déstructuration comme son prédécesseur. Cela ne l’empêchait pas d’être paresseux (pas de reprise), et chichiteux dès le départ, illustrant un autre défaut récurrent commun aux trois hommes : les fins de phrases aux fortes shuntés avant la fin de ladite phrase - un effet de mode, peut-être. Toujours est-il que pour fiche par terre le portique d’entrée du second trio de Schubert, il n’y a pas mieux. C’est là une remarque générale : qu’est-ce qu’un piano suivant un forte peut bien vouloir dire quand ce dernier s’est interrompu prématurément ? Dans une page où les contrastes dynamiques sont aussi fondamentaux, on trouve l’erreur mais pas la solution.

Au fond, la seule différence avec la première partie résidait dans une mise en place plus décente des plans sonores et surtout de la métrique - c’est bien le moins. Cela occasionnait un moment rassurant pour le niveau « potentiel » du trio dans l’andante, où, honnêtement, nous craignions le naufrage. Gauthier Capuçon étant un bien curieux personnage, il n’était pas du tout au rendez-vous du saccage larmoyant prévisible et se trouvait soudain une contenance et une dignité dont on espère qu’elles sont pour lui courantes. Et l’on a commencé à entendre Braley ! Le scherzo, trop rapide et linéaire, repassait hélas les plats, la fluidité de Braley et de Renaud étant goulûment phagocytée par un festival de contre-chants à tue-tête de Gautier.

Le finale sauvait l’honneur de ces musiciens qui, on l’espère, en ont à revendre. Mais une autre fois. Cette soirée aura été bien tristounette, après celle, transcendante, hors classe, que Julia Fischer et Martin Helmchen avaient consacré à la musique de chambre de Schubert dans la même salle il y a trois mois...

Gautier Capuçon figurera au programme du douzième festival Musique et nature en Bauges qui se déroulera du 17 juillet au 22 août 2010.

Lecteurs, artistes, éditeurs, organisateurs de concerts, notre article vous a intéressé ?
Vous désirez lâ€â„¢insérer dans votre revue de presse ?

"Nous serons ravis de le voir mentionné sur votre site internet. Vous pouvez, sans autorisation préalable de notre part, en extraire de courtes citations, à la condition expresse quâ€â„¢un lien *fonctionnel* soit fait vers notre site.

En cas de citation sur un support papier, les noms de lâ€â„¢auteur et de notre site doivent être obligatoirement mentionnés.

Pour toute précision, nâ€â„¢hésitez pas à contacter notre rédaction : richard.letawe(at)classiqueinfo.com"

- Paris
- Théâtre des Champs Elysées
- 10 Mars 2008
- Franz Schubert (1797-1828) : Trio en Si bémol majeur Op.99 D 898, Trio en Mi bémol majeur Op.100 D 929
- Renaud Capuçon, violon ; Gauthier Capuçon, violoncelle ; Franck Braley, piano.






Accueil | Contact | Plan du site | | icone statistiques visites | info visites 822690

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site Musique de chambre   ?    |    titre sites syndiques OPML   ?

Site réalisé avec SPIP 3.0.16 + AHUNTSIC

Creative Commons License