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Les fleurs baroques d’Il Giardino Armonico

vendredi 9 décembre 2011 par Jean-Charles Jobart
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Giovanni Antonini
© David Ellis/Decca

Il est d’usage de donner des concerts baroques de « goûts réunis », rassemblant des compositeurs aux styles divers autour d’un thème musical. Giovanni Antonini, à la tête d’Il Giardino Armonico, propose un programme original sur le thème du « goût réuni ». Ce goût qui réunit est celui de la musique instrumentale italienne qui séduisit toute l’Europe par son génie du chant et du rythme. Les compositeurs de toute l’Europe tels Haendel, Couperin, Charpentier, Leclair sont passés par les cités italiennes trouver les maîtres qui ont enrichi leur palette sonore ; les compositeurs italiens, tels Lulli ou Mascitti ont semé sur des terres transalpines, et évidemment en France, le style italien. Ce concert thématique a ainsi été l’occasion d’observer ce que cette graine musicale italienne a permis de voir fleurir sur les différents sols européens.

Il était heureux d’avoir ouvert le concert par Haendel, si caractéristique du cosmopolitisme musical du XVIIIe siècle : n’est-il pas ce compositeur allemand qui imposa l’opéra italien en Angleterre ? Le concert s’ouvre donc avec son Concerto grosso en ré mineur Opus VI n° 10. Il est presque étonnant que Haendel se soit attaché à la forme du concerto grosso déjà codifiée par Corelli et que Vivaldi avait déjà démodée. Mais l’intarissable Haendel y a vu le terreau pour y faire fleurir les fleurs les plus diverses germées de son génie créateur. Ainsi le concerto commence-t-il de façon originale par une ouverture, comparable à celles de ses opéras et même identique à celle du Messie, où une première section sévère s’appuie sur des rythmes pointés tandis que la seconde développe un chant vif et joyeux faisant dialoguer tout l’orchestre. Il Giardino Armonico subjugue dès les premières notes par sa virtuosité, sa beauté sonore, la délicatesse de ses nuances et sa qualité expressive jusque dans l’art de faire vivre la moindre tenue ou de faire se répondre avec incisivité mais sans violence les thèmes entre les pupitres. Ainsi, la danse du deuxième Allegro si gaie et virtuose n’a cependant jamais été heurtée dans les lignes. La fête y est fiévreuse mais jamais violente. On ne peut que louer l’union que forme cet ensemble, la solidarité de tous ses membres dans les regards, les sourires et la musique. Il n’est plus ici question de cohérence des pupitres mais bien de fusion et d’amitié. Nul besoin pour Giovani Antonini de battre un tempo quand tout l’orchestre vibre d’un même tactus. Il peut alors concentrer toute son énergie sur les dynamiques, les intentions et faire vivre la musique. Le concerto se finit par un ultime mouvement qui ressemble furieusement à Vivaldi. Tel est Haendel dont la fantaisie fait de chaque concerto un bouquet bariolé et vivant, une explosion florale belle et étrange, en un mot, baroque.

A l’inverse de Haendel, Bach ne connut l’Italie que par l’esprit. Mais il se passionna pour sa musique et notamment celle de Vivaldi dont il fit de nombreuses transcriptions. Sous la plume de Bach, la musique italienne prend un tour plus sévère, mais plus riche. Le Concerto en mi majeur BWV 1042 est bien inspiré par Vivaldi : sa structure en trois mouvements, le choix d’un violon solo et le rythme dynamique du premier mouvement ne trompent pas. Mais la texture harmonique y est plus riche, plus lourde aussi et, loin de la légèreté d’une brise sur la lagune, plus pénétrante et envoûtante. Bach ose les modulations surprenantes, les dissonances entre lignes de l’orchestre et du soliste, le contrepoint rigoureux et la multiplication des lignes musicales. Il ne s’agit plus d’un dialogue de sourds mais d’une discussion où les voix finissent pas s’unir et se confondre. L’Adagio central fut un moment de pure grâce, de quasi méditation où le violon chanta avec séduction comme dans les plus beaux soli de l’Estro armonico. Viktoria Mullova y fut sublime de noblesse et de sensibilité. Sans pathos, mais avec une droiture et une intégrité sans faille, elle a fait vibrer son violon, déployant les lignes avec souplesse et se permettant les nuances les plus infimes et délicates. Certes, les fleurs de Bach sont moins vives et brillantes que celles d’Italie : le soleil allemand est moins vif. Mais leur parfum est plus lourd et profond, capiteux et captivant, piégeant l’auditeur par ses charmes.

Après ces détours germaniques, il était opportun de revenir à la source italienne. Ce fut chose faite avec la Tempesta di mare, Opus 10 n° 1 de Vivaldi, interprétée par Giovanni Antonini à la flûte à bec. Celui-ci a laissé le public le souffle coupé par sa virtuosité. Il y a dans ce concerto si vif et léger, un goût italien de la brillance, voire de l’esbroufe, qui ne peut qu’enthousiasmer l’auditoire et faire exploser les applaudissements comme les notes. Et cela n’a pas manqué.

N’en déplaise aux esprits chauvins, le Concerto en sol mineur Opus 10 n° 6 de Leclair est bien une composition française : certes d’inspiration italienne par sa vigueur, elle n’égale pas le chant et le charme de l’Italie. La composition y est assez convenue et ne séduit guère. Viktoria Mullova, qui ne manque pourtant pas de virtuosité, y semble moins inspirée, mais on ne saurait l’en blâmer. Voilà bien l’exception culturelle française qui s’est toujours refusée à la « facilité » du chant et de la brillance italiens pour une musique plus intime et naturelle. La greffe italienne est trop artificielle sur le sol français et les fleurs qui en naissent peu séduisantes. Leclair a étudié en Italie, en reproduit la virtuosité, mais n’a pas su faire l’effort d’acclimatation, voire même de croisement, opéré par Lully ou Couperin.

Le Concerto en la majeur Opus VII n°4 de Mascitti a été une magnifique découverte. Ce compositeur italien s’installera à Paris et sera notamment actif à la cour du régent Philippe d’Orléans. Ce concerto s’ouvre par un vivave aux rythmes pointés très français mais dont la virtuosité et la brillance ne laissent aucun doute sur la source italienne. Il Giardino Armonico y montra une belle clarté sonore et un admirable sens du détaché. Le second mouvement est une série de variations d’une passacaille en quatre temps. La danse est aussi joyeuse qu’entrainante et les variations sont à chaque fois un étonnement et un ravissement, telles les roses toujours diverses nées pourtant d’un même rosier. Il faut en particulier signaler la beauté des lignes du violoncelle, jouée avec une articulation claire et une élégante souplesse.

Enfin, par un intelligent tour d’esprit, le concert s’achève par le Concerto en ré majeur « Il Grosso Mogul » RV 208 de Vivaldi qui fait se retourner la situation : c’est le compositeur italien qui, à son tour, est influencé, non par l’Europe, mais par un Orient avec lequel la Sérénissime commerçait richement. Dans un premier mouvement tout en énergie, Viktoria Mullova déploie sa virtuosité dans une partition multipliant les passages en doubles cordes, les notes suraiguës et une cadence aux traits étourdissant. Et pourtant, jamais la violoniste ne se défait de sa grâce et de sa noblesse et continue au contraire avec sensibilité à laisser glisser les notes sur son archer et à oser les pianissimi les plus tendres. Le second mouvement constitue un récitatif pour violon où la ligne mélodique prend les détours d’un orient tzigane italianisé, modulant et se contorsionnant dans des directions inattendues mais revenant toujours à bon port sur les quais de Venise. Le dernier mouvement, virtuose comme il se doit, semble fêter ce retour à l’Italie. Il faut y saluer la beauté et l’unité du continuo formé du clavecin, du violoncelle et de la harpe.

Il ne faut donc pas s’étonner du ravissement suscité par ce concert chez le public. Certes, ces fleurs musicales peuvent parfois avoir au soleil une tache sur un pétale – l’enthousiasme des musiciens amoindrit certains pianissimi -, ou même plus rarement avoir une corole légèrement irrégulière – la justesse sur instruments anciens n’est pas toujours aisée -, mais c’est le signe que ces fleurs sont vivantes et vibrent au vent et au soleil. Les fleurs de cristal de Murano si parfaites et brillantes ont moins de charme que celles s’épanouissant au jardin de Valsanzibo. Les fleurs musicales d’ Il Giardino Armonico ont une séduction à laquelle il est un bonheur de céder.

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- Toulouse
- Halle aux Grains
- 28 novembre 2011
- Georg Frideric Haendel (1685-1759), Concerto grosso en ré mineur Op.6 n°10
- Johann Sebastian Bach (1685-1750), Concerto pour violon en mi majeur BWV 1042
- Antonio Vivaldi (1678-1741), Concerto en fa majeur « la Tempesta di mare » Op.10 n°1 ; Concerto en ré majeur « Il Grosso Mogul » RV 208
- Jean-Marie Leclair (1697-1764), Concerto en sol mineur Op.10 n°6
- Michele Mascitti (1643-1729), Concerto en la majeur Op.7 n°4
- Viktoria Mullova, violon
- Il Giardino Armonico
- Giovanni Antonini, direction











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