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Les échanges européens ont parfois du bon

dimanche 14 mars 2010 par Thomas Rigail
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Scharoun Ensemble
© Thomas Kierok

Dans le cadre d’un cycle Paris-Berlin, l’auditorium d’Orsay accueille pour trois concerts l’Ensemble Scharoun, ensemble de musique de chambre composé de membres de l’Orchestre philharmonique de Berlin. Le premier concert est entièrement dédié à la musique française, avec une belle et riche sélection d’œuvres remarquablement données.

L’Ensemble Scharoun est à l’origine un octuor, et ne comprend pas les deux instruments rois du répertoire choisi ce soir, la harpe et la flûte : il est donc rejoint ce soir par deux françaises, Marie-Pierre Langlamet, harpiste du Philharmonique de Berlin et Juliette Hurel à la flûte. Et c’est justement l’Ensemble Scharoun qui déçoit légèrement dans l’Introduction et allegro pour harpe, flûte, clarinette et quatuor à cordes de Ravel, mais surtout pour des raisons de couleurs : si les solos sont bien donnés, le quatuor à cordes, dans lequel on retrouve les caractères de timbres des cordes de Berlin mais sans la technique de groupe, manque de précision dans le détail quand l’arrière-plan se fait quasi-orchestral (l’alternance et la superposition des trémolos et des pizz à 3 et 4, les pizz à 24) et les timbres de la clarinette et de la flûte ne donnent pas un alliage toujours heureux (par exemple à 5). Le résultat est un peu opaque et la texture globale manque de légèreté pour vraiment être adaptée à cette œuvre doucereuse, mais plus complexe qu’une audition superficielle pourrait le faire croire. Néanmoins, ce défaut est compensé par une assez bonne conduite globale, avec notamment une très belle progression entre 13 et 17, jusqu’à la cadence - superbe, comme le seront toutes les parties de harpe de la soirée.

Mais ce n’était qu’une mise en jambe. Avec ses continuelles fluctuations de tempo, ses phrasés complexes, ses multiples subtilités harmoniques, son absence de thématisme ou de repères formels clairs, son éclatement des voix, la Sonate pour flûte, alto et harpe est sans doute l’une des œuvres de Debussy les plus exigeantes pour les interprètes. Assurés par la harpe de Marie-Pierre Langlamet, le trio donne un premier mouvement bien équilibré, mais brille surtout dans l’« interlude » : si, comme beaucoup d’interprètes, ils tendent à jouer trop vite les « poco animato » par rapport au « tempo di minuetto » (par exemple à 7, ce qui les fait arriver à un tempo beaucoup trop rapide au « un poco animato » qui suit et fait perdre de la force aux traits rapides d’alto transformés en fusées vagabondes) et à jouer trop lentement les phrases conclusives (par exemple à 9’, noté « au mouvement »), renforçant par les variations de vitesse ce que les changements harmoniques et la forme disent déjà - à savoir un jeu constant entre l’ombre et la lumière -, l’ensemble réussit par ailleurs précisément dans la mise en valeur de ces superbes harmonies, notamment grâce au maintien constant de la continuité entre la harpe et l’alto (par exemple 9 mesures après 7, l’accompagnement de harpe puis d’alto). La flûte de Juliette Hurel, débarrassée de son encombrant voisin, fait briller ici son timbre si particulier, pas univoquement beau, et la finesse de ses phrasés. Le troisième mouvement, dans la même lignée, est une démonstration de verve, tenue avec brio.

Tactus de Marc-André Dalbavie, l’un de nos rares compositeurs vivants qui semble véritablement entré dans la vie musicale mondiale, est une pièce pour clarinette, basson, cor, piano et quintette à cordes écrite spécialement pour l’ensemble en 1996. En 5 parties qui jouent sur un même schéma formel clair (transformations progressives d’un état de stabilité initial - pulsation régulière de pizz dans le I, agrégats de cordes en tenues dans le II... -, par accumulation de traits, de vitesses, de voix, avant un retour à la stabilité initiale), elle est une pièce virtuose et colorée, composée dans une écriture atonale dont les précédés formels sont partiellement hérités de la musique spectrale mais réinvestis par une dialectique presque tonale (voir ainsi le troisième mouvement, où la distribution dans l’ensemble d’un motif prend progressivement des allures diatoniques post-minimalistes, ou la brusque éruption de violence du deuxième sur un soubassement de graves de piano et de cor). Dominée par les cordes et le piano - les bois ayant souvent un rôle strictement harmonique rappelant là encore l’écriture spectrale -, souvent exaltante dans la multiplication frénétique des lignes qui s’entrecroisent tout en ménageant de jolis moments extatiques (ces polyphonies de cordes en harmoniques sont certes un peu stéréotypés), cette pièce est une petite réussite, accessible voire facile par certains côtés mais suffisamment bien écrite pour maintenir l’attention tout le long de ses 25 minutes, d’autant qu’elle est ici magnifiquement servie par un Ensemble Scharoun énergique et virtuose (de superbes cor et contrebasse, en particulier).

En deuxième partie de ce programme très riche, l’ensemble donne le Conte fantastique d’André Caplet. Ce bijou méconnu de la musique française du début du XXème siècle - en fait une réduction pour harpe et quatuor à cordes de l’étude symphonique pour harpe Le masque de la mort rouge -, est valorisé ici par une mise en lumière et par la récitation par Juliette Hurel de l’adaptation du conte d’Edgar Allan Poe qui sert d’argument à l’œuvre (et mis en exergue de la partition). Ces deux aspects, intrusifs et inutiles dans d’autres circonstances, sont ici pertinents tant l’œuvre répond intimement dans son déroulement au texte, mais plutôt en tissant des liens secrets entre le symbolisme de chaque séquence du récit et les techniques musicales qu’en les illustrant au premier degré. Pour Caplet, et bien qu’elle ait sa forme propre, la musique signifiait le texte, et la récitation ne fait que révéler la forme de l’œuvre et le fondement de son déploiement linéaire, lui ouvrant de nouvelles perspectives expressives, au sens plus immédiat, sans pour autant en faire une musique d’accompagnement [1]. La narration de Juliette Hurel, un peu ingénue, tire trop le texte vers le conte - mais on sait que Poe est très difficile à lire - mais l’exécution de l’ensemble est exceptionnelle : du début aux cordes d’un tel engagement qu’il en devient une déchirure quasi-expressionniste, à l’utilisation équivoque, entre allégresse maladive et fatalisme macabre, d’une rare modernité, de la harpe remarquablement dominée par Marie-Pierre Langlamet, les musiciens éliminent toute naïveté de l’œuvre pour incarner fidèlement l’écriture délicieusement évocatrice de Caplet, qui loin d’une plate mise en musique incarne la morbide étrangeté de l’œuvre originale dans toute son merveilleux et sa violence. Superbe.

Ce niveau d’excellence est maintenu dans Ma mère l’Oye de Ravel (dans une instrumentation pour flûte, hautbois, clarinette, harpe, cor et quintette à cordes, dont le programme ne donne pas l’origine et qui nous est inconnue). Si le défaut d’opacité entendu dans la première pièce de Ravel réapparaît ponctuellement (au début de « Petit Poucet » par exemple), cela ne dérange que peu un ensemble d’une présence rare dans le jeu, les phrasés, les couleurs, qui éclate dans « Le jardin féérique », débutant pourtant avec des cordes un peu mal à l’aise mais magnifiquement mené dès que les bois rentrent - des bois toujours superbes : Juliette Hurel est d’une fantaisie impériale dans « Laderonnette, impératrice des pagodes », mais le hautbois et le basson ne sont pas loins. La complicité affichée sur scène (accompagnée par un plaisir apparent à jouer, ce qui est assez rare) n’étonne guère tant elle est déjà présente musicalement dans la conduite de la musique et la cohésion des phrasés. Dans cette interprétation à 10 de Ravel, on entend quelque chose du Philharmonique de Berlin (et il n’y a pas besoin de Simon Rattle pour que ça sonne !).

On ne pourra que louer le sérieux, autant dans la technique que dans l’intention musicale - l’« esprit » dirons-nous -, avec lequel ces œuvres d’allure en apparence fantaisiste et trop souvent jouées comme telles sont abordées, tant il est évident que c’est comme cela qu’on en donne toute la richesse. Le Conte fantastique de Caplet en ressort dans toute sa grandeur, et l’excellence des musiciens ne fait pas moins briller le reste de ce remarquable programme. S’il n’y avait eu les deux remarquables musiciennes françaises (mais elles jouent respectivement dans les orchestres de Rotterdam et de Berlin), on aurait pu penser qu’il nous fallait des Allemands pour nous rappeler que les compositeurs français aussi écrivaient de la grande et belle musique profonde ! Et tant pis, Debussy peut bien se retourner dans sa tombe...

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- Paris
- Auditorium du Musée d’Orsay
- 11 mars 2010
- Maurice Ravel (1857-1937), Introduction et allegro ; Ma mère l’Oye
- Claude Debussy (1862-1937), Sonate pour flûte, alto et harpe
- Marc-André Dalbavie (né en 1961), Tactus
- André Caplet (1878-1925), Conte fantastique
- Juliette Hurel, flûte
- Marie-Pierre Langlamet, harpe
- Scharoun Ensemble

[1Un simple coup d’oeil sur le plan formel révélé par cette analyse montre bien comment argument et forme musicale sont intimement liés.






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