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Mullova et Labèque, les conjurées

lundi 17 mars 2008 par Théo Bélaud
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Viktoria Mullova-Katia Labèque
DR

Ce sera peut-être la malédiction de l’année : donner un récital de musique de chambre Avenue Montaigne, avec comme circonstances aggravantes soit un programme entièrement Schubert, soit de présenter un duo violon-piano. Cela, car plus le temps passe, plus nous réalisons que la Sternstunde schubertienne de Fischer et Helmchen résistera longtemps à l’érosion des bons souvenirs musicaux. Deux fois donc en une semaine que, une fois assis au TCE version intimiste, la présence miraculeuse des deux jeunes allemands revient nous hanter. Et à la deuxième, la malédiction semble tenir. Mais ne nous méprenons pas : la prestation de Viktoria Mullova et Katia Labèque était sans commune mesure avec la séance de répétition de Braley et des frères Capuçon.

Il importe de saluer en premier lieu l’originalité rafraîchissante du programme des deux complices, lequel était destiné à promouvoir le disque qu’elles viennent d’enregistrer. La première partie, de ce point de vue, est un vrai régal. Pages rares au concert, pages riches, pages exigeantes. Une belle façon de contourner notre obstacle. Mais quid de la jeune relation Mullova-Labèque ? D’un côté, une grande dame du violon promue depuis peu voyante (au sens rimbaldien). De l’autre, une jeune louve projetée il y a quelques années sous les projecteurs par un marketing efficace (avec le même concept que les Capuçon...), et dont nombre de mélomanes attendaient des gages de sérieux après des parutions discutées. Mais surtout, deux personnalités artistiques présumées aimantes (au sens électrostatique) : hauteur de vue froidement intimidante et fougue théâtrale aléatoire ? Tout cela est à nuancer.

Stravinsky et Bartók sont de toutes façons de nature à canaliser ces dualismes intrigants, et même à les faire oublier. Labèque, qu’on nous présente comme férue d’expériences jazz et rock, doit s’occuper de vraies sauvageries primales, et s’y emploie de bon coeur. Mais il lui en faut, car sa puissance est très limitée, à moins que ce ne soient justement ses gesticulations corporelles qui entraînent une fâcheuse déperdition d’énergie au clavier. Ne caricaturons pas : Labèque ne fait pas n’importe quoi, a travaillé ce répertoire et cela se voit assez ; elle n’est pas dans le numéro de séduction facile à la Fazil Say, et tout ce qu’elle fait paraît sincère. Efficace, cela dépend. Quoiqu’il en soit, elle aura été davantage à son affaire avec Bartók, globalement probant. Stravinsky aura d’abord marqué l’entrée en majesté de la grande Viktoria, imposant de suite l’autorité d’un certain magistère sur la façon dont il faut jouer. La sérénade de la suite lui va comme un gant, haendelienne d’évidence, magnifiée par un archet désormais rompu à l’exploration intime du XVIIIe siècle. Elle n’en reste pas moins humaine, cherchant un instant ses harmoniques dans Bartok, mais retrouvant surtout une complicité qui avait peiné à venir avec sa partenaire - même si cette dernière lui mange un bout de Chant du soldat. A l’arrivée, réjouissant moment de musique. Le sort semble conjuré.

On a parfois cru au miracle dans la fantaisie de Schubert. L’impassibilité sidérante de Mullova dans la première partie hypnotise totalement, malgré les tremolos parfois hésitants de Labèque. Celle-ci se rattrape par une belle présence sur le second thème, et un Sei mir gegrüsst noblement et chaleureusement phrasé [1]. Surprenante de retenue sur le thème entamant le finale (avec un contraste spectaculaire avec la réponse flamboyante de Mullova), nous avons dû après coup reconnaître que tout cela n’était rien d’autre que la lettre schubertienne : fortepiano, crescendo et enfin forte uniquement à la reprise du thème au violon [2]. Bravo. Que manquait-il donc, alors, pour que nous ne puissions écouter ces beaux instants sans repenser à Fischer et Helmchen ? D’abord, une finition encore plus léchée, ensuite et surtout, un sentiment d’unité plus prégnant, ce qui est évidemment la difficulté majeure de ce chef d’oeuvre.

Mais nos conjurées sont astucieuses, et leur stratagème finit par les sauver. Ne pas conclure par Schubert ! Mais par Ravel, et comment : qui a dit que la musique de chambre française, de Ravel en particulier, était légère, onirique, évanescente ? Ce que montrent les dames, c’est du brutal, et du noir. Quel premier mouvement ! La poésie est dans le soufre et l’acide, les parfums évoqués sont capiteux jusqu’à l’asphyxie. Les Chants de Maldoror ont un parent caché : c’est la Sonate de Ravel [3] Merci de nous y avoir fait penser. L’énigme de la fusion improbable est résolue ici : la froideur de Mullova se révèle volcanique, une sorte de Richter au violon. La verticalité monocolore et parfois sèche de Labèque trouve son meilleur terrain, contre toute attente.

Et in fine, la conjuration prend une autre épaisseur avec cet excellent moment, qui laisse enfin apparaître ce que le plan avait de diabolique. On en ressort assez ragaillardi. Avec au moins une certitude : une violoniste qui enchaîne en un an un disque Bach phénoménal, et deux fortes prestations à Paris (outre la présente, un magistral Concerto de Beethoven avec Krivine en Septembre), cette violoniste marquera son époque.

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- Paris
- Théâtre des Champs Elysées
- 16 Mars 2008
- Igor Stravinsky (1882-1971) : Suite italienne, d’après Pulcinella
- Béla Bartók (1881-1945) : Airs populaires hongrois (transcription pour violon et piano de sept airs extraits du recueil pour piano Pour les enfants).
- Franz Schubert (1797-1828) : Fantaisie en Ut majeur Op.159 D934
- Maurice Ravel (1875-1937) : Sonate en Sol majeur
- Viktoria Mullova, violon
- Katia Labèque, piano

[1] Les cinq mesures avant S

[2] A Cc, puis 7e et 8e mesures après.

[3] Ne voilà-t-il pas un beau préliminaire à l’oeuvre, qui vaudrait aussi pour le Concerto pour la Main Gauche ? "Je me propose, sans être ému, de déclamer à grande voix la strophe sérieuse et froide que vous allez entendre. Vous, faites attention à ce qu’elle contient, et gardez-vous de l’impression pénible qu’elle ne manquera pas de laisser, comme une flétrissure, dans vos imaginations troublées. Ne croyez pas que je sois sur le point de mourir, car je ne suis pas encore un squelette, et la vieillesse n’est pas collée à mon front. Écartons en conséquence toute idée de comparaison avec le cygne, au moment où son existence s’envole, et ne voyez devant vous qu’un monstre, dont je suis heureux que vous ne puissiez pas apercevoir la figure ; mais, moins horrible est-elle que son âme..." Lautréamont, Les Chants de Maldoror, chant I, strophe 9.











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