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Les beaux Serge

mardi 3 janvier 2012 par Richard Letawe

L’association Chambre à part continue à promouvoir obstinément la musique de chambre de qualité à Lille en organisant sa déjà cinquième saison cette année, et toujours sans le moindre sou de subvention publique. La saison des concerts du dimanche matin à l’auditorium du Conservatoire est déjà bien entamée, alors que celle des concerts du dimanche après-midi au Palais des Beaux-Arts débutait en cette fin de novembre avec un double concert assuré conjointement par le Quatuor Kryptos et par une formation constituée de musiciens de l’ONL, que nous nommerons pour plus de facilité Quatuor Chambre à part.

Les programmes de Chambre à part sont toujours d’une extrême inventivité, proposant des œuvres rares et des rapprochements féconds. C’est encore le cas cet après-midi qui confrontait les deux grands Sergeï de la musique russe, contemporains qui plus est, Prokofiev et Rachmaninov, des compositeurs qui ont laissé une place marginale dans leur œuvre à la musique de chambre, surtout quand elle ne comporte pas de piano.

Les quatuors de Prokofiev apparaissent sporadiquement dans les programmes, ceux de Rachmaninov sont quasi inconnus, pour la simple raison qu’ils sont tous deux inachevés, leur auteur n’en laissant à chaque fois que deux mouvements seulement. Le Quatuor n°1 date de ses années de conservatoire, il comporte un mouvement lent intitulé Romance et un scherzo. La Romance est une page au lyrisme assez peu personnel, mais qui ne manque pas de charme, alors que le Scherzo à l’énergie presque guillerette étonne sous la plume d’un compositeur à la réputation aussi sombre et mélancolique. Le Quatuor Chambre à part joue ces deux mouvements avec conviction et vigueur, même s’il ne faut pas en attendre la cohésion d’un ensemble constitué de longue date. Le lyrisme candide de la romance est rendu avec beaucoup de sentiment, sans fausse pudeur, alors que le Scherzo est mené sans problème, malgré le sérieux du violoncelle dans un trio qui demanderait un peu plus de finesse et de malice.

Les quatuors de Prokofiev ont quant à eux été confiés aux soins du Quatuor Kryptos, ensemble souvent invité par Chambre à part et qui a récemment changé d’altiste. Les Kryptos terminent donc le premier concert de l’après-midi avec le Quatuor n°1, œuvre à l’écriture très dense et à l’harmonie chargée, qui n’est pas la plus attractive du répertoire, laissant même une certaine impression de soulagement lorsque son audition se termine. Le Quatuor Kryptos l’interprète avec une fougue et un sérieux à toute épreuve, rendant justice à son architecture très élaborée tout en ne masquant pas ses difficultés et ses angles souvent cassants. On apprécie la haute qualité d’exécution du quatuor belge, qui montre une remarquable homogénéité des phrasés et des sonorités, sous la conduite extrêmement assurée de la première violon Hanna Drzewiecka, dont l’intonation est d’une impeccable pureté.

Après une heure d’interruption, la musique reprend ses droits avec une nouvelle œuvre inachevée de Rachmaninov. Celui-ci se lance dans un second quatuor vers 1896, mais ne laisse que deux mouvements, à l’état d’ébauche qui plus est, qui seront ultérieurement complétés par Boris Dobrokhotov et Georges Kirkor. Presque inconnus -l’altiste Paul Mayes, responsable de la programmation nous a d’ailleurs confié avoir eu beaucoup de mal à mettre la main sur les partitions- ces deux mouvements sont pourtant de belles découvertes. Le premier est un bref allegro de sonate à l’écriture raffinée, mais c’est surtout le second qui marque les esprits, un Andante au thème poignant obstinément repris, qui acquiert au fil des variations une grandeur presque hymnique. La notice du concert excellemment documentée évoque ici un mouvement préfigurant Chostakovitch, nous ne pouvons qu’acquiescer, et regretter qu’un tel chef d’œuvre en germe n’ait pas été terminé par son compositeur. Le Quatuor Chambre à part défend courageusement ces deux mouvements, mais est régulièrement mis en difficulté, sur les plans de la justesse et de la solidité des phrasés par cet immense Andante qui nécessiterait plus d’endurance et de pratique collective. Néanmoins, malgré ces accrocs, on ne passe pas à côté du caractère exceptionnel de ce mouvement si intense.

Le Quatuor Kryptos prend le relais avec le Quatuor n°2 de Prokofiev, qu’il abordait pour la première fois en concert. On ne sera donc pas trop sévère face à cette exécution assez crispée, au cours de laquelle les Kryptos eurent un peu de mal à assumer la rythmique complexe de cette œuvre composée durant la Grande guerre patriotique par Prokofiev qui avait été évacué de Moscou vers les montagnes du Caucase. Les thèmes de musique populaire de ces régions irriguent d’ailleurs tout ce quatuor, bien plus accessible que le premier de son auteur. On soulignera tout de même que si cette exécution ne respirait pas la plus grande aisance, les Kryptos y ont toujours gardé un niveau très décent, et que leurs qualités d’écoute mutuelle, ainsi que leur virtuosité collective leur ont permis de retomber le plus souvent sur leur pattes.

Pour terminer, les deux ensembles de l’après-midi se réunissent enfin pour jouer la toujours très délicate Vocalise de Rachmaninov, dans une adaptation pour octuor réalisée par Paul Mayes lui-même. Un beau moment de partage pour les musiciens des deux formations qui font encore preuve d’une belle qualité d’exécution.

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- Lille
- Palais des Beaux-Arts
- 27 novembre 2011
- Serge Prokofiev (1891-1953), Sonate pour deux violons en Ut majeur ; Quatuor en si mineur Op.50 ; Quatuor n°2 en Fa majeur Op.92
- Serge Rachmaninov (1873-1943), Quatuor à cordes n°1 ; Quatuor à cordes n°2 ; Vocalise Op.34 n°14 arrangement pour octuor à cordes par Paul Mayes
- Quatuor « Chambre à part » : Benjamin Boursier, Christina Boursier-Grylsyuk ; Paul Mayes, alto ; Catherine Martin, violoncelle
- Quatuor Kryptos : Hanna Drzewiecka, Elisabeth Wybou, violon ; Sander Geerts, alto ; Anthony Gröger, violoncelle











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