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Les absents ont toujours tort

mercredi 27 janvier 2010 par Thomas Rigail

L’espèce très rare de spectateur qui avait le bon sens de s’aventurer salle Cortot pour le troisième concert du Forum Voix Étouffées devait s’accommoder d’un changement de programme - plus de Lior Navok et Erich Itor Kahn mais Erwin Schulhoff et Wladimir Vogel - mais avait peu d’efforts à faire pour s’intéresser aux pièces rares donnés par des musiciens attentifs et la surprenante soprano Stéphanie Loris.

Le pianiste de l’ensemble donne les cinq études de jazz op.58 de 1926 d’Erwin Schulhoff, compositeur à la polymorphie brillante, qui débuta dans le post-romantisme d’influence germanique, se concentra dans les années 20 à des œuvres très fantaisistes inspirées par le dadaïsme et les goûts des années folles (le sommet de cette période étant l’opéra Flammen) avant de terminer sous l’influence du réalisme socialiste russe. Il meurt dans un camp de concentration en 1942. S’il fut l’un des premiers composteurs européen (le premier ?) à introduire le jazz dans sa musique et s’en inspira largement dans ses pièces des années 20, ces 5 études chromatiques dépassent le simple emprunt et réintègrent le matériau rythmique et mélodique du jazz au sein d’architectes harmoniques chromatiques ou très enrichies, atténuant nettement l’aspect populaire pour livrer des compositions purement pianistiques où le jazz ne resurgit que par évocations. Le pianiste fait peu ressortir ici le fondement jazz des pièces, et son jeu un peu crispé (surtout dans les traits rapides, notamment dans le tango ou dans l’avant dernière page de la dernière étude) manque de respiration, mais il donne à entendre avec suffisamment de clarté ce qui est l’un des cycles les plus intéressants de ceux consacrés aux jazz par Schulhoff.

Les Lieder eines fahrenden Gesellen de Gustav Mahler - pour expliquer leur présence dans ce programme consacré aux compositeurs persécutés par les nazis - sont donnés dans l’arrangement d’Arnold Schönberg pour voix, flûte, clarinette, deux violons, alto, violoncelle, contrebasse, piano et harmonium, par l’ensemble Voix Etouffées dirigé par Robert Lehrbaumer avec Stéphanie Loris en soliste. Si le quintette n’est pas le plus homogène qui soit, l’ensemble se tient tout à fait, avec notamment d’excellentes clarinette et flûte. La direction est parfois un peu saccadée (dans le premier lied), mais l’arrangement de Schönberg, bien équilibré et coloré par l’usage subtil de l’harmonium, permet de toujours conserver un belle clarté et de mettre en valeur le chant, qui est ici superbement tenu par Stéphanie Loris : beau timbre lumineux, vibrato rapide et serré un peu systématique mais plein de charme, expression engagée mais sans excès, la soprano s’impose avec une évidence surprenante. On pourra simplement regretter une prononciation de l’allemand qui manque de mordant, mais cela reste superbe.

Suit un quintette pour flûte, clarinette, violon, alto et violoncelle de Wladimir Vogel, écrit en 1981. Wladimir Vogel (1896-1984) est un compositeur suisse qui, taxé d’ « artiste dégénéré » par les nazis en 1933, s’exila en France puis en Angleterre. Ce quintette tardif, assez exigeant, écrit dans un style dodécaphonique, semble plus s’échapper des années 30 que des années 80 mais, malgré son style assez peu original et sans être une découverte majeure, il ne manque pas d’intérêt, notamment le début du deuxième mouvement avec ses glissandi et son atmosphère de désolation. Encore une fois, l’ensemble dispose de très bons bois (malgré une clarinette qui joue trop fort, couvrant trop souvent la flûte), mais il peine un peu dans les dernières pages plus difficiles de l’œuvre, un peu laborieuses, concluant en demi-teinte.

Die Chinesische Flöte (« La Flûte chinoise ») de 1922 d’Ernst Toch, autre exilé, est une œuvre étrange : notée symphonie de chambre sur le programme - Toch en avait déjà écrit une en 1906 et le genre était à la mode (pensons à la symphonie de chambre de Schönberg ou à celle de Schreker qui sera donnée au sein du Forum Voix Etouffées le 29 janvier), elle n’a pas grand chose de la symphonie avec ses six mouvements et son instrumentation (voix, flûte, clarinette, basson, percussions et quintette à cordes) et n’a pas grand chose non plus de chinois. Débutant sur un rythme lancinant de percussions et usant de mélodies modales à couleurs parfois orientalisantes (modes à secondes augmentées), l’œuvre se caractérise par l’usage presque exclusivement soliste qui est fait des instruments de l’ensemble : les mélodies s’enchaînent et se répondent, parfois sur un fond de percussions, mais dans une quasi-absence de polyphonie en dehors de quelques duos et de quelques très rares moments en tutti (le quatrième mouvement) - c’est sans doute dans ce choix formel plutôt que dans les couleurs que se trouve l’influence de la musique chinoise. Le chant, présent dans trois mouvements, n’échappe pas à ce rôle et est donné a cappella dans la plus grande partie du deuxième mouvement, la flûte et le célesta lui répondant. Malgré ses litanies de célesta et de percussions et sa forme décomposée en mélodies sans développement orchestral, en cela plus proche des musiques modales que des musiques occidentales, grâce à son expression originale qui dépasse rarement le mezzo-piano et à un matériau mélodique tonal qui évite toute couleur trop chargée en évocations (pas de pentatonisme), l’œuvre évite tout exotisme de pacotille et, sans être aussi marquante que les œuvres orientalistes d’un Szymanowski, dégage un vrai parfum de mystère. Stéphanie Loris se sort encore une fois très bien des difficultés de la partition et des aigus difficiles (un peu légers, mais suffisamment timbrés) du deuxième mouvement, et les passages chantés sont les plus beaux, mais l’ensemble est encore une fois bien équilibré, avec des bois agiles. On regrettera peut être un manque d’allant ponctuel (surtout dans le dernier mouvement).

Ce programme sera partiellement redonné à Ivry sur Seine le 31 janvier, à Strasbourg le 8 février et à Colombes le 12 février. Espérons que le public y sera plus nombreux qu’à Paris pour saluer le sérieux de l’entreprise et la qualité des musiciens.

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- Paris
- Salle Cortot
- 22 janvier 2010
- Erwin Schulhoff (1894-1942), cinq études de jazz
- Gustav Mahler (1860-1911), Lieder eines fahrenden Gesellen
- Wladimir Vogel (1896-1986), Quintette
- Ernst Toch (1887-1964), Die Chinesische Flöte
- Stéphanie Loris, soprano
- Ensemble Voix Etouffées
- Robert Lehrbaumer, direction






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