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Les Vêpres Siciliennes massacrées !

mardi 10 mai 2011 par Emmanuel Andrieu
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© GTG/Monika Ritterhaus

Les Vêpres Siciliennes de Verdi, données dans leur version originale française au Grand Théâtre de Genève, étaient bien un des évènements les plus attendus de la saison lyrique européenne. Mais sous la houlette - ou plutôt le hachoir - du metteur en scène allemand Christoph Loy, c’est à un jeu de massacre auquel nous avons assisté, ni l’orchestre ni les voix (à une exception près) ne se montrant par ailleurs à la hauteur de l’enjeu.

Disons-le sans ambages, la déception que nous ressentons au sortir du Grand Théâtre est à la mesure de la formidable attente qui nous tenaillait juste avant d’y entrer. Car, hors la mise en scène (ratée) de l’ouvrage signée Andrei Serban pour l’Opéra National de Paris en 2003 et une autre production (guère plus réussie) réalisée six ans plus tôt par Federico Tiezzi pour l’Opéra de Rome, c’est toujours la version italienne des Vêpres Siciliennes (I vespri sicilianni) que l’on peut voir à l’affiche ici ou là, et ce depuis sa création Salle Le Peletier en juin 1855. Verdi ne pouvait résister à l’offre qu’on lui fit de composer une œuvre destinée à être créée à l’Opéra de Paris, alors capitale européenne de la musique : c’était là une conquête essentielle dans la carrière d’un compositeur lyrique.

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© GTG/Monika Ritterhaus

Les Vêpres Siciliennes, d’après un livret (un rien alambiqué) d’Eugène Scribe, s’inscrit dans la lignée du Grand Opéra français : cinq actes, alternance de grandes fresques collectives et de tableaux intimistes et, bien sûr, l’inévitable ballet. L’intrigue s’inspire de la révolte du peuple sicilien au XIIIe siècle contre l’occupant français, soulèvement qui s’achèvera par un carnage. A la grande histoire collective viennent se greffer les conflits moraux des deux principaux protagonistes (Hélène et Henri), en proie à la thématique cornélienne du devoir et de l’amour, ainsi que le fanatisme politique (Procida) et l’arbitraire du pouvoir (Montfort). La première fut triomphale, Berlioz évoqua la « majesté souveraine de la musique » et le livret fut aussitôt traduit en italien de sorte que l’ouvrage fut représenté six mois après sa création parisienne au Teatro Regio de Parme.

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© GTG/Monika Ritterhaus

Est-ce pour coller aux incongruités du livret que Christoph Loy s’est attaché à nous montrer n’importe quoi sur scène trois heures durant ?… Après son affligeante lecture de l’Alceste de Gluck au Festival d’Aix-en-Provence l’été dernier, le trublion de la scène germanique récidive avec ce que le Regietheater peut faire de pire. Sous une lumière blafarde et dans un décor d’entrepôt désaffecté, les protagonistes, fagotés de manière disparate (Blouson en cuir pour Henri, costume du frère assassiné pour Hélène, habits de monarque du XVIIe siècle pour Monfort au troisième acte…), font ce qu’ils peuvent pour donner consistance à leur personnage, mais ils restent livrés à eux-mêmes du fait de l’absence d’une direction d’acteurs digne de ce nom.

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© GTG/Monika Ritterhaus

La recherche du trash et de la provocation gratuite est conviée à tous les actes : les siciliennes enlevées par les soldats français sont ainsi forcées par ces derniers à ramper dans du verre pilé et finissent bien évidemment leur course tout ensanglantées ; Procida exécuté à la fin du IV par injection létale (!) réapparaît frais et pimpant au V. Le summum du mauvais goût est atteint lors d’une séquence du ballet où Hélène et Henri (incarnés par deux danseurs qui les figurent enfants) jouent au papa et à la maman, celle-ci sodomisant son futur prétendant sur la table de la cuisine familiale avec, en guise de godemiché, une baguette de pain placée entre les cuisses !

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© GTG/Monika Ritterhaus

Du coup, certains spectateurs excédés n’ont pas attendu les saluts et ont bruyamment manifesté leur mécontentement à l’issue du ballet. Néanmoins, l’apparition de Christoph Loy à la fin du spectacle a donné lieu à l’un des pires charivaris auquel il nous ait été donné d’assister dans une salle d‘opéra, les huées l’emportant largement sur les (timides) applaudissements.

Las, côté plateau vocal, nous ne serons guère plus à la fête, hors le magnifique Montfort de Tassis Cristoyannis. Doté d’une présence scénique remarquable, alternant autorité et fragilité avec le même bonheur, le baryton grec enchante avec un timbre mordant, une musicalité de tous les instants et un superbe sens des nuances. Son grand air du III, « Au sein de la puissance » est, de fait, le plus grand bonheur d’une soirée avare de tout autre moment d’exception. En dépit d’aigus très sûrs, la soprano suédoise Malin Byström n’a cependant pas le format vocal requis pour incarner une Hélène convaincante. Outre ce manque d‘ampleur, elle déçoit par une émission dénuée de souplesse et surtout par un registre grave inexistant. Au final, seule la tessiture du fameux boléro, « Merci, jeunes amies », la trouve véritablement à son aise.

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© GTG/Monika Ritterhaus

Son partenaire masculin, Fernando Portari (Henri) se situe encore un cran en dessous de sa consœur. En plus d’un français quelque peu problématique, le ténor brésilien délivre des aigus poussifs et souvent détimbrés et n’est en rien le spinto que requiert ce rôle. Il est enfin un bien piètre comédien, se bornant à rouler des yeux et à agiter les bras en tout sens, ce qui paraît caricatural voire d’un autre temps. Reconnaissons lui tout de même le mérite d’avoir fort bien délivré la magnifique ariette du V, « La brise souffle au loin », couronnée d’un contre-ré aérien. Le Procida de la basse roumaine Balint Szabo manque lui aussi singulièrement de charisme. Le chant comme le jeu sont d’un seul bloc et le fameux « Et toi, Palerme », déclamé sans noblesse, tombe à plat. Seules sa bonne diction de notre langue et la profondeur de ses graves procurent quelques satisfactions. Les comprimari s’acquittent de leur partie au mieux honorablement (Christophe Fel) au pire laborieusement (Sami Luttinen).

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© GTG/Monika Ritterhaus

Pour couronner le tout, nous avouerons avoir fort peu goûté la baguette d’Yves Abel. Le chef franco-canadien peine à insuffler fougue et lyrisme à une partition qui n’en manque pourtant pas, l’Orchestre de la Suisse Romande sonnant mat et plat durant toute la soirée. Heureusement le chœur maison, magnifiquement préparé par Chin-Lien Wu, est superbe d’intensité et d‘engagement, mais ne sauve pas une soirée qui se résume, au final, à un rendez-vous manqué…ou plutôt gâché.

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- Genève
- Grand Théâtre
- 04 mai 2011
- Giuseppe Verdi (1813-1901), Les Vêpres Siciliennes. Opéra en cinq actes sur un livret d’Eugène Scribe & Charles Duveyrier
- Mise en scène, Christoph Loy ; Décors, Johannes Leiacker ; Costumes, Ursula Renzenbrink ; Lumières, Bernd Purkrabek ; Chorégraphies, Thomas Wilhelm
- Hélène, Malin Byström ; Henri, Fernando Portari ; Guy de Montfort, Tassis Cristoyannis ; Jean de Procida, Balint Szabo ; Le sire de Béthune, Sami Luttinen ; Le comte de Vaudémont, Christophe Fel ; Ninetta, Clémence Tilquin ; Danieli, Fabrice Farina
- Chœur du Grand Théâtre de Genève. Chef des chœurs, Ching-Lien Wu
- Orchestre de la Suisse Romande
- Yves Abel, direction





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