ClassiqueInfo.com



Les Prazak sont morts. Vive les Prazak ?

jeudi 17 novembre 2011 par Carlos Tinoco

Le remplacement d’un membre d’un quatuor, fut-ce son primarius n’est pas toujours une secousse d’une magnitude telle qu’elle en menace l’identité. Mais Vaclav Remes était bien l’âme de cette formation qui a souvent, ces vingt dernières années, tutoyé les sommets. Sa maladie et la fragilité des dernières performances du Quatuor Prazak rendaient certes son départ inéluctable, pourtant tout amoureux de cette formation ne pouvait qu’être très inquiet à cette idée. Cela fait déjà quelques mois que Pavel Hula, ancien primarius des Kocian, a pris la relève et ce concert permettait donc de dresser un premier bilan. D’autant que le programme, ardu s’il en est (Quatuor n°1 de Brahms, Quatuor n°20 de Mozart et Suite Lyrique), était constitué d’œuvres qui ont été de leurs chevaux de bataille glorieux.

Le constat qui a pu être dressé à l’issue de ce concert doit être nuancé : quelques mois, pour un quatuor à cordes, c’est une paille, même si Pavel Hula connaît depuis longtemps ses nouveaux partenaires (ils ont été formés ensembles en leurs années d’étudiants) et qu’ils appartiennent à la même tradition. Mais il n’y avait pas moins de différence entre les Prazak de Remes et les Kocian de Hula qu’entre les Janacek et les Smetana de la génération précédente : l’identité musicale tchèque ne fait pas tout, en particulier quand un quatuor est guidé par une personnalité aussi singulière que celle de Vaclav Remes. Les Prazak nouvelle mouture sont donc encore dans une période de transition et l’échec de ce concert (car échec il y eut) ne signifie pas que ces quatre-là ne feront jamais de la magnifique musique ensemble, même si elle sera forcément très différente. Pour l’heure, force est de constater que l’absence de Vaclav Remes surexpose tous les déséquilibres qui ont historiquement marqué leur parcours.

Vaclav Remes était capable d’inspirations géniales, de phrasés singuliers mais d’une immense pertinence, qui, lorsque ses partenaires étaient eux aussi en forme, permettaient de les entraîner vers un état de grâce où l’on oublie tout. Par exemple, que le niveau technique a toujours été hétérogène : Vlastimil Hosek et Pavel Kluson pouvaient tenir solidement leurs pupitres et suivre leur primarius avec une grande élégance, mais n’ont jamais possédé, ni une imagination musicale qui approche la sienne, ni une sonorité qui puisse se comparer à celle de Michal Kanka. Quant à ce dernier, génial violoncelliste, mais en grand danger de trop le savoir, il fallait la force d’une évidence musicale supérieure pour l’empêcher de tomber dans ses péchés mignons. Bref, quand le souffle de Vaclav Remes les emportait tous, on n’y prêtait plus attention et on se rendait à peine compte du fait que dans un ensemble splendide, la motricité n’était sans doute pas au niveau des autres qualités. Dans leurs plus beaux concerts ou dans leurs plus beaux disques, s’il y avait une critique à porter, elle se situerait là, en cette science du tempo qui n’était pas portée au même degré de génie que le reste.

La maladie de Vaclav Remes avait déjà laissé tout cela émerger nettement lors des concerts de ces deux dernières années ; aujourd’hui, ces manquements sont patents. Bien sûr, on pourrait ne pas tenir grief aux Prazak de sombrer dans les changements de tempo du premier quatuor de Brahms : on compte sur les doigts d’une seule main les formations qui en sont sorties indemnes, mais tout de même, on a le souvenir de les y avoir entendus nettement plus convaincants. Ils semblent bringuebalés par les cahots de la partition jusqu’au miracle, les quelques mesures du Trio (ça donne envie de convoquer Lacan sur le poids des signifiants), qui sont enfilées avec une élégance et un naturel confondant. Malheureusement, cela ne dure pas et le quatrième mouvement est à l’aune des trois premiers.

Suivait le Quatuor « Hoffmeister » de Mozart, un écueil plus grand encore, si c’est possible ! Là encore, noyade, du moins au regard de ce que les Prazak ont un jour été capables d’y faire entendre (même si Mozart n’a jamais été le compositeur où ils excellaient le plus). Ni élégance, ni souplesse, ni respiration, Josef Kluson semble dans un mauvais soir, Michal Kanka en fait des tonnes (pour compenser ?) et, surtout, Pavel Hula semble avoir hérité de son prédécesseur les problèmes de justesse de ses derniers moments dans le quatuor. Bien sûr, il y eût de beaux moments, notamment dans le deuxième mouvement, mais, compte tenu des attentes immenses que suscite légitimement le nom « Quatuor Prazak », on ne peut pas se contenter de cela. Ce n’est pas une condamnation définitive, simplement le constat du fait que la phase de reconstruction produit de sacrées turbulences.

Enfin la Suite Lyrique n’a pas échappé à l’impression brouillonne de l’ensemble. Des soucis techniques, là encore, et pour couronner le tout (mais ce n’est sans doute pas leur faute), une chanteuse dont on se demande qui a pu avoir l’idée saugrenue de la distribuer dans ce répertoire. Alda Caiello a des qualités vocales certaines (même si elle poitrine un peu dans les graves), mais elle n’a ni l’agilité, ni la légèreté, le mordant et l’acidité qu’il faut pour cette œuvre. Cette voix large et puissante de tragédienne à des kilomètres de tout singspiel demande à être réentendue, mais ailleurs.

C’est donc entre parenthèses que semble s’inscrire le destin des Prazak et c’est avec un mélange d’espoir et d’appréhension que les amoureux dépités attendront les prochains rendez-vous.

Lecteurs, artistes, éditeurs, organisateurs de concerts, notre article vous a intéressé ?
Vous désirez l’insérer dans votre revue de presse ?

"Nous serons ravis de le voir mentionné sur votre site internet. Vous pouvez, sans autorisation préalable de notre part, en extraire de courtes citations, à la condition expresse qu’un lien *fonctionnel* soit fait vers notre site.

En cas de citation sur un support papier, les noms de l’auteur et de notre site doivent être obligatoirement mentionnés.

Pour toute précision, n’hésitez pas à contacter notre rédaction : richard.letawe(at)classiqueinfo.com"

- Paris
- Cité de la Musique
- 26 octobre 2011
- Johannes Brahms (1833-1897), Quatuor à cordes en ut mineur op.51 n°1
- Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791), Quatuor à cordes n°20 en ré majeur « Hoffmeister »
- Alban Berg (1885-1935), Suite Lyrique – version pour soprano et quatuor à cordes
- Alda Caiello, Soprano
- Quatuor Prazak : Pavel Hula, violon I ; Vlastimil Hosek, violon II ; Josef Kluson, alto ; Michal Kanka, violoncelle











Accueil du site | Contact | Plan du site | | Statistiques | visites : 551227

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site Musique de chambre   ?

Site réalisé avec SPIP 2.1.8 + AHUNTSIC

Creative Commons License