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Les Prazak : monument en péril ?

samedi 23 mai 2009 par Carlos Tinoco
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Quatuor Prazak
DR

Dans un autre article, notre collègue Théo Bélaud s’interrogeait sur la sincérité des Prazak, et nous comprenons que la question soit posée ; un spectateur comparait d’ailleurs l’insistance avec laquelle ils cultivent leur lyrisme slave avec la complaisance viennoise des regrettés Amadeus (« en plus âpre et moins sirupeux » sic). Nous ne partageons pas cette analyse. Certes, le programme du 17 mai, aux Bouffes du Nord, entièrement tchèque, mettait le Quatuor Prazak aux prises avec son arbre généalogique (quatuor n° 14 op. 105 de Dvorak, n° 6 H. 312 de Martinu et n° 1 de Smetana), mais, au-delà de la familiarité idiomatique avec les œuvres, l’authenticité de leur engagement n’est pas contestable. Les Prazak chantent éperdument et souvent magnifiquement. Le hic, c’est qu’ils donnent l’impression de se moquer tout aussi éperdument de problèmes techniques qui ne sont pas seulement le prix des risques interprétatifs. Les disques des Busch sont remplis de fausses notes sans que jamais cela ait gêné notre écoute ou empêché notre émotion. Les Vegh avaient l’archet grinçant mais enivrant. Du côté des pianistes, on sait gré à un Richter ou à un Serkin d’avoir souvent osé des tempi périlleux et souvent trébuché au milieu d’exécutions qui ont marqué l’histoire de l’interprétation. La perfection musicale n’est pas faite que de notes qui sonnent bien.

Pourtant, au-delà d’une certaine limite, cela devient gênant, sinon rédhibitoire. Vaclav Remes, le premier violon, masque mal ses problèmes de main droite. Il faut reconnaître que sa technique d’archet, la liberté avec laquelle il le fait glisser sur la corde, est périlleuse. Permettant une souplesse toute tzigane qui convient à merveille à la musique de Bohême, elle ne justifie pas les si nombreux dérapages à la pointe, les innombrables notes savonnées ou franchement désagréables. D’autant que lorsque la conduite d’archet redevient plus classique, la main se fait plus sûre et le chant de l’instrument peut atteindre des sommets. Il faut également noter les nombreux moments où les deux violons semblent fâchés avec la justesse. Autre accroc, même s’il reste rare : l’alto de Josef Kluson ne chante pas toujours à l’unisson de ses partenaires. Dans le quatuor n°6 de Martinu comme dans le premier de Smetana, à l’occasion d’échanges de réponses en staccato avec le second violon ou avec le violoncelle, il nous fait entendre une intention très différente de celle de son interlocuteur. Enfin il y a une grande différence de séduction sonore entre le violoncelle de Michal Kanka et les instruments de ses trois complices. Kanka est envoûtant quand les trois autres sont souvent brutaux.

A part ça ? Les Prazak, leur lyrisme exalté, leur intelligence musicale, le naturel de leur respiration, l’ardeur de leur jeu, la liberté des phrasés et un abandon total à la musique. L’op. 105 de Dvorak est joué avec une grande subtilité, sachant faire entendre, en les entrelaçant sans incohérence, les emprunts aux danses paysannes (très beau scherzo), les aspects résolument contemporains d’une œuvre qui ne précède que de quatre ans la nuit transfigurée de Schoenberg, et le romantisme tardif de Dvorak qui culmine dans un final dont les Prazak assument complètement la fièvre.

L’effet de maîtrise d’une structure kaléidoscopique s’accentue encore lors de l’interprétation magistrale du quatuor n° 6 de Martinu dont les Prazak explorent les multiples facettes sans jamais perdre le fil, avec une mention particulière pour le contrepoint du premier mouvement, et ses frottements incessants, magnifiquement rendus.

Enfin dans cette grande page de la musique de chambre tchèque que constitue le premier quatuor de Smetana, dit « de ma vie », les Prazak épousent le caractère narratif de l’œuvre sans pour autant tomber dans la trivialité. Ils nous content le tourbillon des années de jeunesse et des premières amours, les ardeurs patriotiques, le bonheur apaisé dans une tension qui ne se relâche jamais. Après l’irruption, tragique, déchirante, de la surdité, en une attaque stridente de violon, le final convulsif et son extinction sont traversés dans une atmosphère hallucinée, à peine respirable.

Ces moments permettent d’oublier les réserves et font du quatuor Prazak un ensemble unique. Prions pour que cet équilibre précaire se maintienne.

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- Paris
- Théâtre des Bouffes du Nord
- 17 mai 2009
- Anton Dvorak (1841-1904), Quatuor n° 14 Op.105 en La bémol majeur
- Bedrich Smetana (1824-1884), Quatuor n°1 en mi mineur « De ma vie »
- Bohuslav Martinu (1890-1959), Quatuor n° 6 H. 312
- Quatuor Prazak











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