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Les Passions à Strasbourg

samedi 5 février 2011 par Richard Letawe
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© René Ganne

Les Amis de la musique sur instruments anciens de Strasbourg organisent cette année leur trente-cinquième saison de concerts, où figurent entre autres Ton Koopman et l’Orchestre baroque de la Communauté Européenne, Damien Guillon et le Banquet Céleste, l’Ensemble Amarillis, ou encore le Concert Spirituel. Pour leur premier concert de l’année 2011, ils invitaient les Passions, dont le chef Jean-Marc Andrieu avait élaboré un judicieux programme centré autour de la figure de Marc-Antoine Charpentier.

Le concert débute avec le Dialogue entre anges et bergers, court motet à trois voix et petite formation instrumentale composé par Charpentier pour la chapelle de Mademoiselle de Guise. L’œuvre est assez austère, et les interprètes ne semblent pas encore tout à fait dans leur concert, l’ensemble instrumental manque un peu de tonus, avec des violons à la sonorité assez rude et à l’intonation perfectible, et un équilibre entre voix et instruments qui est parfois difficile à trouver. Parmi les voix justement, on remarque surtout le jeune haute-contre David Tricou, à la voix puissante et chaleureuse et aux graves riches et solides. Une voix très virile, plus terrestre que séraphique, mais qui exerce une vive séduction sur l’auditeur, même si de temps à autre, mais c’est un souci minime, les aigus n’ont pas toute la facilité requise. Ses deux acolytes sont moins marquants dans ce motet : la basse Jean-Michel Candenot a un rôle assez peu développé, mais sera ensuite bien présent, tout en sobriété, alors que le ténor Sébastien Obrecht est assez discret, avec des aigus qui ont un peu de mal à se déployer.

Le programme fait alterner pièces vocales de Charpentier et œuvres instrumentales d’autres auteurs, avec au cours de cette première partie, la Suite pour deux dessus et basse continue en mi mineur de Marin Marais. Les sonorités des violons sont encore un peu rêches dans le Prélude, mais elles vont vite gagner en moelleux et en brillant par après, et la conduite de l’ensemble par Jean-Marc Andrieu dans les danses, Rondeau et Menuet entre autres, est exemplaire, poussant les rythmes au bout de leur logique, phrasant avec caractère, mordant avec gourmandise dans cette musique, et la Passacaille, à l’ardeur communicative, forme une conclusion pleine de panache à cette fougueuse interprétation.

Les chanteurs reviennent ensuite sur scène pour clore cette première partie avec les Litanies de la Vierge, qui haussent encore la qualité de ce concert, grâce à la parfaite maîtrise des instrumentistes, qui sont maintenant définitivement lancés dans leur concert, et grâce au trio vocal plein d’assurance lui aussi, et désormais très bien équilibré, David Tricou et Sébastien Obrecht réalisant de magnifiques alliages en fusionnant leurs voix.

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DR

La préparation de ce concert a connu de nombreuses vicissitudes : la partie de haute-contre aurait dû être assurée par Vincent Lièvre-Picard, puis par Howard Crook, avant d’échoir finalement à David Tricou ; le clavier devait être tenu par Yasuko Uyama-Bouvard, mais celle-ci a été contrainte de partir au Japon à cause d’un événement très malheureux, et a donc été remplacée par Aline Zilberajch, qui donnait elle-même un récital à Colmar le même jour à 17h. La facilité d’adaptation des musiciens est étonnante, et on ne peut que louer l’aisance et l’autorité dont fit preuve la claveciniste lors de cette prestation au pied levé, préparée par une seule courte répétition. Elle se mit d’ailleurs fort en valeur dès la reprise qui débutait par des extraits du Troisième Concert Royal de François Couperin, joué en lieu et place du Salve Regina. En effet, la différence de tessiture entre le clavecin des pièces instrumentales et l’orgue des motets contraignait les musiciens à de longs réaccords, ce qui a donc conduit à cette petite inversion qui rompait la symétrie prévue à l’origine.

Interprétation là encore particulièrement intéressante où l’on remarque la souplesse des phrasés, la chaleur toute méridionale des sonorités, et cette façon très singulière de donner ampleur et souffle à cette musique au caractère si intimiste, et qui est ici donnée comme pour le plein air, sous les rayons du soleil, non pour faire un contresens artificieux, mais comme une option mûrement réfléchie et ardemment défendue.

Charpentier est de retour pour terminer ce programme, que Les Passions ont déjà joué plusieurs fois, et qui sera encore repris en mai prochain à Saragosse, avec un Salve Regina profondément émouvant, et excellemment interprété là encore, puis avec un Magnificat roboratif, à l’irrésistible motif de basse inlassablement repris, insensiblement varié, dans lequel le trio vocal fait assaut de vaillance et d’éloquence. Véritable « pousse-au-bis », ce Magnificat si entraînant est joyeusement repris après la première salve d’applaudissement au plus grand plaisir du nombreux public venu assister à cette chaleureuse soirée [1].

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- Strasbourg
- Eglise réformée du Bouclier
- 22 janvier 2011
- Marc-Antoine Charpentier (1645-1704), In circumcisione Domini, Dialogos inter angelum et pastores H406 ; Litanies de la Vierge à trois voix pareilles avec instruments H48 ; Salve Regina à trois voix pareilles et basse continue H23 et prélude H23a ; Magnificat à trois voix sur une basse obligée avec simphonie H73
- Marin Marais (1656-1728), Suite en mi mineur pour deux dessus et basse continue
- François Couperin (1668-1733), Extraits du troisième Concert Royal : Prélude, Sarabande, Allemande, Muzette, Chaconne
- David Tricou, haute-contre
- Sébastien Obrect, taille
- Jean-Michel Candenot, basse-taille
- Les Passions-Orchestre baroque de Montauban : Stéphanie Cettolo, flûte à bec ; Flavio Losco, Nirina Bougès, violons ; Etienne Mangot, basse de viole ; Ronaldo Lopes, théorbe ; Aline Zilberajch, orgue et clavecin
- Jean-Marc Andrieu, flûte à bec et direction

[1] Et pourtant, avec Mac Minkowski qui dirigeait les Concertos brandebourgeois à l’Opéra du Rhin, la concurrence était rude ce soir-là à Strasbourg !











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