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Les Modigliani en terres familières

vendredi 18 mars 2011 par Carlos Tinoco
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Quatuor Modigliani
© Carole Bellaiche

Les occasions d’entendre les Modigliani dans leur ville, Paris, ne sont pas si nombreuses, et, s’ils n’y sont pas encore prophètes, la rumeur les précède désormais suffisamment pour que les salles soient combles et impatientes. Pour ce concert, ils reprenaient le Quatuor de Debussy, et le Quatuor Opus 80 de Mendelssohn pour lesquels nous avions déjà eu droit de leur part à des interprétations magistrales. Nous y allions donc en toute confiance, et notre curiosité allait d’abord au premier quatuor de l’opus 18 de Beethoven, récemment mis sur le métier. Pourtant, parce que le quatuor est décidément un genre à part, d’une extrême fragilité et instabilité, on ne peut nier qu’on a été un peu surpris par ce qu’on croyait bien connaître sous leurs archets. Revue d’un concert qui nous a laissé un peu perplexe.

Tout d’abord, une précision. L’enthousiasme que nous avons exprimé dans nos premiers articles sur cette formation nous a amené à rencontrer personnellement les membres de cette formation et à nouer avec eux une relation qu’on pourrait nommer d’ « amitié musicale ». On s’est d’ailleurs demandé dans quelle mesure cela pouvait fausser notre écoute et s’il fallait continuer à écrire sur eux. La question n’est pas définitivement tranchée et si nous nous y autorisons encore, c’est parce qu’il nous semble que le fait de suivre de si près leur parcours et leur éclosion nous permet jusqu’à présent d’entendre avec plus d’acuité encore ce qui ne va pas ou ce qui n’est pas en place. Mais on devait au lecteur cette information.

On avait écrit, à propos de leur interprétation du Quatuor de Debussy, l’été 2009 à Nice, que c’était la version la plus aboutie qu’il nous avait été donné d’entendre. On comprendra que l’on attendait avec beaucoup d’impatience de confirmer ce qui avait été un moment de grâce. Force est de reconnaître que nous ne l’avons pas revécu. Celui qui découvrait les Modigliani l’autre soir au Louvre a sûrement été impressionné par la qualité de leur jeu et ils ont été ovationnés à juste titre par le public. Mais ce qui fait leur force par-dessus tout : l’art de la respiration commune, cette fusion et ce relâchement qu’ils trouvent dans la conduite des phrases et la liberté avec laquelle ils jouent du tempo, par d’infinitésimales variations qui donnent à leurs interprétations une saveur unique, c’est justement cela qui était un peu absent de ce concert. Au point de donner par instants une impression de déséquilibre entre le premier violon et ses partenaires, même dans leur répertoire de prédilection : cet opus 80 de Mendelssohn qui leur va si bien et que nous leur avons souvent entendu.

Nuances, réserves infimes, dira-t-on ? Peut-être, mais quand on nous a habitué à l’exceptionnel, il ne faut pas s’étonner que nous ayons une petite moue lorsque l’interprétation est seulement très bonne. Est-ce parce que Philippe Bernhard travaille dernièrement à déployer son jeu davantage et que les libertés nouvelles qu’il s’autorise créent provisoirement un petit déséquilibre dans ce qui était si bien en place ? La mécanique d’un quatuor est si délicate que seul le temps peut répondre à ces interrogations. Quoiqu’il en soit, le Quatuor Opus 18 n°1 de Beethoven, forcément moins « fini » que ceux de Debussy et de Mendelssohn puisqu’ils viennent de l’inscrire à leur répertoire, contient tout de même d’intéressantes promesses. On ne sera pas surpris par le tempo relativement retenu avec lequel ils prennent le premier mouvement, ni par le fait qu’ils parviennent à en trouver l’impulsion sans aucune brutalité : on retrouve là ce refus de l’ostentation et des facilités et cette recherche de l’équilibre qui les caractérisent. Mais, s’il n’y a pas de chute de tension à proprement parler, il faut, pour que cette voie s’impose avec le caractère de l’évidence, un naturel qu’ils n’y ont pas encore trouvé. Si François Kieffer trace son chemin au violoncelle avec une sûreté remarquable, on a le sentiment que Laurent Marfaing et Loïc Rio (alto et second violon) cherchent parfois encore le leur. Le deuxième mouvement est une illustration parfaite du paradoxe de la soirée : un dialogue premier violon-violoncelle qui atteint des sommets de lyrisme, des interventions magnifiques des voix médianes, et pourtant une trame qui s’effiloche par instants. Les deux derniers mouvements confirment l’impression, d’autant que l’écriture, notamment du finale, dans lequel se sont perdues tant de formations, appelle une maîtrise totale de la conduite pour ne pas paraître bégayer. Les Modigliani y parviennent-ils ? Oui, sans doute, pour quiconque les entendrait pour la première fois. Mais c’est désormais le privilège et le handicap de notre écoute : on n’entend plus seulement ce qu’ils font, mais ce qu’on sait qu’ils peuvent faire. Patience, le bébé se présente tout de même sous de très bons auspices et s’il n’est pas encore tout armé, à la façon d’Athéna, nul doute qu’il ira là où on l’attend.

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- Paris
- Auditorium du Louvre
- 02 mars 2011
- Ludwig van Beethoven (1770-1827), Quatuor n°1 en fa majeur Op.18 n°1
- Claude Debussy (1862-1918), Quatuor en sol mineur Op.10
- Felix Mendelssohn (1809-1847), Quatuor en fa mineur Op.80
- Quatuor Modigliani : Philippe Bernhard, Loïc Rio, violons ; Laurent Marfaing, alto ; François Kieffer, violoncelle






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