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Les Modigliani, Mendelssohn, l’état de grâce

jeudi 5 août 2010 par Carlos Tinoco
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Quatuor Modigliani
DR

Il y a des concerts où on est au bord des larmes tout du long ; des concerts où le public se tend, dès les premières mesures, se retient de tousser ou de bouger, même entre les mouvements, parce que tout le monde sent qu’il se passe quelque chose. Ce qu’ont trouvé les Modigliani dans les Quatuors opus 13 et opus 80 de Mendelssohn (ils les ont enregistrés, le disque sort fin août, c’est un grand disque de musique de chambre, on y revient dans un autre article) et ce qu’ils nous ont donné à Cimiez méritait, en effet, que tout le monde retienne son souffle. Il y avait aussi au programme un quatuor de jeunesse de Mozart, sur lequel il y a beaucoup à dire, autant du côté de l’œuvre que de l’interprétation, très convaincante. Mais la quintessence était ailleurs. Récit d’un très grand moment.

Voilà, parfois cela arrive, heureusement. Ce moment où l’interprète sert la musique avec une telle ferveur et se hisse si haut qu’il disparaît. On entend l’œuvre au moment où elle s’écrit, on y touche l’âme du compositeur comme par une effraction miraculeuse. On attend la critique du disque pour entrer dans le détail des choix interprétatifs des Modigliani concernant l’opus 13 de Mendelssohn. On se contentera d’écrire ici qu’après réécoute minutieuse de toutes les grandes versions, on a reçu au concert une déflagration supplémentaire après ce qui nous avait emporté dans leur disque : ce qu’ils font de ce quatuor n’a jamais été entendu jusqu’ici. Jamais personne n’a, avec cette évidence, montré que l’opus 13 était infiniment plus qu’une très belle œuvre de jeunesse : un des plus grands quatuors post-beethovéniens et l’une des plus belles pages du répertoire pour quatuor à cordes.

On ne le soupçonnait pas jusqu’aux Modigliani et désormais ce sera une certitude : le Quatuor opus 13, écrit par un Mendelssohn de 17 ans pour la mort de Beethoven, n’est pas un hommage prometteur, c’est un tombeau à la démesure de celui qu’il honore. Philippe Bernhard raconte que l’enregistrement de ce disque a été pour eux une épreuve initiatique ; on le croit d’autant plus aisément que ce qui nous a été donné l’autre soir, dans le cloître de Cimiez, c’est la poursuite d’un rituel, entamé dans le secret de leurs premières répétitions. Il paraissait clair qu’ils traversaient moins l’opus 13 qu’ils n’étaient traversés par lui.

C’est sur cet élan qu’ils ont parcouru l’opus 80. Le tombeau de Fanny fut aussi habité que celui de Beethoven. L’opus 80 des Modigliani, on l’a déjà entendu parfait, on le chroniquait tout récemment. Ce soir, à Cimiez, il s’agissait encore d’autre chose, qu’ils reproduiront parfois, on l’espère, mais sûrement pas à volonté. La grâce ne se commande pas ; remercions le fait que celle-ci les suit depuis leur enregistrement et qu’il en restera une trace pour la postérité.

Après cela, il est difficile d’écrire sur leur interprétation du Quatuor n°6 de Mozart. D’une œuvre de jeunesse à l’autre, celle-là n’est pas moins paradoxale : inachevée, certes, mais d’une hauteur de vue et d’une profondeur qui forcent l’admiration. Ce n’est pas le Mozart gracieux de pages plus insignifiantes qui se dévoile ici, mais le génie qui se laisse déjà envahir par des idées fulgurantes, même s’il a du mal à les joindre parfaitement. Cela, les Modigliani ont su parfaitement le rendre. Mais la respiration et l’articulation qu’ils y déploient ont quelque chose d’encore un peu forcé. Un rien, et pourtant c’est ce qui pourrait rendre leur geste interprétatif presque didactique (mais magistralement), s’il n’y avait ces moments où ils s’abandonnent complètement (notamment dans le troisième mouvement) et qui permettent d’entrevoir le chemin qu’ils peuvent encore y parcourir.

Il fallait une infime réserve dans ce concert, la voilà ; à la réflexion, cela fera deux, puisqu’il faut quand même ajouter la tourterelle qui eut l’idée de gratifier l’épaule du critique d’une de ses fientes, au beau milieu du troisième mouvement de l’opus 80, pour le rappeler peut-être à son insignifiance. Qu’importe, l’instant était trop beau.

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- Nice
- Monastère de Cimiez
- 01 août 2010
- Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791), Quatuor n°6 en Si bémol majeur KV 159
- Félix Mendelssohn (1809-1847), Quatuor à cordes en la mineur Op.13 ; Quatuor à cordes en fa mineur Op.80
- Quatuor Modigliani : Philippe Bernhard, violon I ; Loïc Rio, violon II ; Laurent Marfaing, Alto ; François Kieffer, violoncelle











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