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Lénine, Staline et la musique (5) : Accentus

mardi 9 novembre 2010 par Thomas Rigail
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Accentus
© Anton Solomouka

Le dernier concert de cette première partie du cycle « Lénine, Staline et la musique » était donné par le chœur Accentus dirigé par Laurence Equilbey. Le programme, avec deux œuvres écrites avant la révolution, et une œuvre de Chostakovitch de 1951, pourrait paraître assez loin du sujet, mais il permet, au travers de trois générations de compositeurs, de saisir la permanence d’une tradition qui ne disparaît pas avec les avant-gardes des années 20 puis le réalisme soviétique, voire même qui se renforce chez certains compositeurs de ce dernier courant – cela serait évidemment apparu avec plus d’évidence si on les avait effectivement joués durant ce cycle. Dans le cas de la musique chorale, le basculement de sujets religieux à une glorification des valeurs et des figures soviétiques, ce transfert d’un sacré à un autre dans l’habillage de surface de la musique, ne fait que renforcer la permanence de typologies de l’écriture chorale russe et par-delà de caractères mélodiques traditionnels rendus à leur pureté expressive dans le chant seul.

On associe peu le nom de Tchaïkovski à la musique chorale : il produit pourtant à partir de 1878, dans une période assez trouble de sa vie, trois œuvres d’importance, dont la première est la Liturgie de saint Jean Chrysostome (1878). Par-delà de possibles raisons personnelles qui le poussent à se tourner vers la musique religieuse, il s’agit pour lui de purger la musique de l’église orthodoxe des influences étrangères et en particulier italiennes. A cette époque, la Chapelle impériale a la mainmise sur la musique religieuse : elle confisquera les partitions de l’œuvre, mais l’affaire portée devant le tribunal aboutira à l’abolition du droit de censure de la Chapelle impériale, ce qui entraînera une résurgence de la composition pour l’Eglise orthodoxe. Laurence Equilbey a choisi six des quinze sections écrites par Tchaïkovski (1, 6, 7, 10, 11 et 15). Destinée à une pratique en paroisse, l’œuvre évite la complexité en privilégiant les textures homophoniques et une déclamation simple et en réduisant le contrepoint à ses atours les plus rudimentaires. Le chœur Accentus a donc peu à faire, mais le fait bien : on sait par ses interprétations des chefs-d’œuvre liturgiques de Rachmaninov que l’équilibre de la texture et le raffinement des nuances du chœur, sans être nécessairement parfaitement idiosyncrasiques, font merveille dans ce répertoire, et on retrouve ici une telle attention à la clarté et au caractère dévotionnel de la musique, sans jamais céder à l’application sentimentaliste. La dernière page, long perdendosi, avant la section en si majeur, du Chant des chérubins, d’une superbe évanescence, est l’un des plus beaux moments de l’interprétation parmi de nombreux autres.

Sergeï Taneïev fut avec Liadov et Rimski-Korsakov le principal formateur de la génération de compositeurs nés dans les années 1870 et 80, et eut pour élève Rachmaninov, Scriabine, Gretchaninov, Medtner ou Glière, qui fut à son tour le professeur de nombreux compositeurs de la génération qui œuvra sous le régime soviétique. Auteur d’un important traité de contrepoint, étudiant toute sa vie les techniques en puisant chez les compositeurs de la Renaissance, son œuvre se porta naturellement vers la musique chorale : il laisse deux cantates, et plus de 25 recueils de chœurs profanes et religieux, dont les plus connus sont l’op.35 sur des textes de Konstantin Bal’mont et ces Cinq chœurs sur des textes de Iakov Polonski op.27. Le chœur Accentus se sort avec un remarquable raffinement d’un travail contrapuntique autrement plus complexe que chez Tchaïkovski : « Le soir » permet d’apprécier les qualités individuelles des pupitres, en particulier d’excellents ténors, « Regarde ! » est assuré par un beau mordant rythmique qui n’entrave jamais la légèreté de l’émission sonore globale, et, par la gestion des variations de nuances et la continuité des phrases entre les pupitres, la délicate attention de « Une prière » est aussi saisissante que les moments plus virils de « Les jours où, au-dessus de la mer endormie » (sous le texte « Mais parfois, de violentes bourrasques soufflent… », avec de superbes basses).

On retrouvera les mêmes qualités dans le contexte des Dix Poèmes sur des textes de poètes révolutionnaires op.88 de Chostakovitch. S’il y a ici une dimension narrative, quasi-symphonique (en particulier dans « Le 9 janvier »), loin des développements contrapuntiques de Taneïev et de la dévotion simple et directe de Tchaïkovski, et si le caractère mélodique appartient en propre à Chostakovitch (le compositeur réutilisera le motif principal du chant pré-cité dans sa Symphonie n°11), dans ses paysages divers, du chant populaire de « Dans la rue ! » à la désolation de « Un parmi tant d’autres », l’œuvre recueille des types de chants russes dans une série disparate empruntant autant à Rachmaninov (les effets de cloches de « Dans la rue ! ») qu’aux pompeux chœurs d’état (Chant de mai). On retiendra en particulier le superbe « Rencontre lors d’une halte », dans lequel les voix de ténors évoluent sur des vocalises du reste du chœur dans des frôlements remarquablement rendus par Accentus, et ce sont d’une manière générale, en vertu de l’écriture de Chostakovitch qui les met régulièrement en valeur, les voix d’hommes qui brillent ici, ce qui n’est pas systématique dans les concerts d’Accentus.

On aurait aimé que le concert soit mieux entouré afin de faire ressortir la pertinence de cette trajectoire sur trois générations, on aurait même pu préférer un parcours plus resserré historiquement, mais l’exécution saisissante du chœur Accentus finit de rappeler que plus que les choix de juxtaposition d’œuvres, c’est l’interprétation attentive au texte musical, aux ramifications de l’écriture et aux potentialités de son sens immédiat, qui fait ressortir les racines et les horizons des œuvres.

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- Paris
- Cité de la musique
- 17 octobre 2010
- Piotr Ilitch Tchaïkovski (1840-1893), Liturgie de saint Jean Chrysostome (extraits)
- Sergueï Taneïev (1856-1915), Cinq choeurs sur des textes de Iakov Polonski op.27
- Dmitri Chostakovitch (1906-1975), Dix poèmes sur des textes révolutionnaires op.88
- Accentus
- Laurence Equilbey, direction











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