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Leif Ove Andsnes et Robin Rhode au TCE : l’image en plus ?

vendredi 18 décembre 2009 par Carlos Tinoco
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Leif Ove Andsnes
© Lorenzo Agius

Venant d’un autre pianiste, on aurait pu s’interroger ; de la part de Leif Ove Andsnes, la proposition d’un concert mêlant la rencontre avec un plasticien ne peut être un gadget masquant la difficulté à convaincre le public par son seul instrument. D’autant qu’à découvrir le travail de Robin Rhode, on comprend qu’il ait été séduit. Mais, justement parce que celui-ci est splendide, ce concert au TCE expose peut-être aussi les limites de la tentative. Revue d’une soirée curieuse, émouvante, frustrante, qu’on est content d’avoir vécue.

Deux grands artistes imaginent une rencontre entre leurs arts, conscients de la difficulté du pari, mais désireux d’explorer de nouveaux chemins. On peut refuser d’emblée, par principe (et c’est très argumentable) ou s’abandonner à ce qu’on ressent. Le concert est construit comme une promenade au pays de l’enfance, alternant ou juxtaposant pièces de piano et projections, d’images fixes ou animées, créées par Robin Rhode. Le moment miraculeux, selon nous, ce sont les Scènes d’enfant de Schumann. Mais surtout parce que le jeu de Leif Ove Andsnes y est transcendant. D’une très grande poésie et d’une immense liberté. Capable de conserver le chant dans des passages d’une lenteur hypnotique et de déployer des univers sonores extrêmement variés, il semble inspiré par cette fantaisie propre à un certain romantisme allemand et que peu d’interprètes savent rendre. Au-dessus d’un instrument et d’un pianiste faiblement éclairés, une composition immobile, abstraite, d’allure cubiste, où l’imagination devine des formes enfantines, parfois effrayantes. Cette discrétion et cette justesse de l’image lui permettent de jouer comme une fenêtre de plus sur les espaces ouverts par le piano. Sans elle, on aurait été bouleversé tout de même par l’interprétation du pianiste, mais elle y ajoute un sourire et une nostalgie bienvenus.

Rien à redire non plus aux interludes qui ponctuent les respirations entre les morceaux musicaux : le dispositif permet de ne conserver de l’interprète que le don musical et d’effacer toute la dimension souvent mondaine des allers-retours sous les feux de la rampe et des applaudissements. On retrouve ainsi un des aspects qui faisait la force des récitals de Richter. En outre, ces tableaux animés où des personnages réels, souvent enfantins, jouent ou combattent des formes imaginaires, sont délicats et ont un grand pouvoir onirique : il y est question d’écriture sur des espaces vierges, on pense aux débuts du cinéma et à l’innocence en général, celle, par exemple, de deux artistes venus nous proposer ces noces inhabituelles.

Sur la pièce de Larcher, l’image reste animée, mais demeure assez abstraite : un enfant sur un vélo trace une route impossible sur des pavés imaginaires. Le motif est simple, un peu espiègle, à la manière de la musique, souvent minimaliste et qui amène Leif Ove Andsnes à explorer les sons permis par le jeu avec la mécanique de l’instrument, notamment en pinçant directement ses cordes. L’ensemble est envoûtant, et plaide d’autant plus pour cette tentative que l’œuvre, composée pour l’occasion et nourrie d’échanges avec Robin Rhode, s’y prête parfaitement : la relation entre l’image est le son s’est d’ailleurs subtilement inversée depuis Schumann.

Enfin vient le cœur du projet, celui qui a fait naître la rencontre entre le pianiste et le plasticien : les Tableaux d’une exposition de Moussorgsky. Malheureusement, c’est aussi là que l’idée et la réalisation achoppent. L’œuvre semble pourtant inviter, par son titre et sa conception, à la mise en images. C’est peut-être un trompe l’œil. Une musique aussi fortement expressive et figurative ne contient-elle pas déjà une dimension visuelle trop grande pour permettre la juxtaposition avec d’autres images ? Robin Rhode a évité le piège de la littéralité et on n’a vu ni gnome, ni poussin. Heureusement ? Peut-être, mais y a-t-il vraiment un autre choix ? Autant on peut facilement accepter une illustration à la façon de Fantasia dans le cadre d’un film pour enfants, autant le collage à cette musique, dans une salle de concert, d’animations certes belles mais qui imposent leur rythme et leur univers, brouille l’écoute dans des proportions conséquentes. On doit avouer qu’on en est sorti sans savoir exactement quelle conception Leif Ove Andsnes a des Tableaux d’une exposition. On n’en aura retenu que la confirmation de sa virtuosité et de ses couleurs, écoutées par intermittence. On peut se dire que ce n’est pas grave, qu’il est jeune et que nous aurons encore bien d’autres occasions de l’entendre en récital, mais peut-on réellement parler de réussite de la rencontre, si elle aboutit à une aussi évidente soustraction ? D’ailleurs comment faut-il interpréter les images finales d’un piano posé au fond d’un canal et noyé sous les eaux après l’ouverture des écluses. Acte de contrition d’un Rhode conscient du sacrilège accompli ? Pied de nez du plasticien au pianiste désireux d’une catharsis façon François-René Duchâble ? Le symbole a malheureusement trop d’acuité.

A moins que nous n’ayons pas été capable d’accepter l’inversion du rapport de forces. Peut-être aurions nous été dans des conditions d’appréhension différentes si la rencontre avait eu lieu dans un espace dédié aux arts plastiques, et si nous étions d’abord venus faire connaissance avec le travail de Robin Rhode, qui le mérite assurément.

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- Paris
- Théâtre des Champs-Elysées
- 11 décembre 2009
- Robert Schumann (1810-1856), Kinderszenen
- Thomas Larcher (né en 1963), What Becomes, pièce pour piano
- Modeste Moussorgsky (1839-1881), Tableaux d’une exposition
- Robin Rhode, vidéo
- Leif Ove Andsnes, piano






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