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Le vieux parfum du Quatuor Pražák

dimanche 13 novembre 2011 par Thomas Rigail

Configuration un peu particulière pour le Quatuor Pražák pour ce premier concert d’un couplage qui les verra couvrir un large répertoire : si la première partie les voit défendre un quatuor assez rare, l’Opus 10 de Hindemith, ils sont rejoints dans la deuxième par des collègues tchèques pour donner une œuvre… sans quatuor à cordes, le Pierrot lunaire de Schönberg.

Il est coutume d’entendre dire que le remplacement en 2010 du premier violon Václav Remeš par Pavel Hůla a altéré la personnalité et le jeu du Quatuor Pražák : le Quatuor n°3 d’Hindemith n’est peut être pas la meilleure œuvre pour vérifier cette assertion, mais il apparaît certain que les voix intermédiaires, membres originels du quatuor, ne fonctionnent pas tout à fait sur le même mode que le primarius, et dans une moindre mesure que le violoncelle Michal Kaňka. A la propreté sage du premier violon, qui s’ancre dans une conduite sobre et discrète, pas nécessairement dénuée d’efficacité mais sans véritable sortie remarquable autant du point de vue du chant que de l’expression, s’opposent un deuxième violon et surtout un alto aux timbres beaucoup plus façonnés, aux vibratos prononcés, à l’implication plus sévère, aux accents butés, sans pour autant que cela passe pour un sur-investissement expressif, au contraire du violoncelle qui libère parfois des forces brutes plus ou moins adaptées (l’ostinato arraché mes.158 et suivantes dans le premier mouvement, le solo mes.152-166 dans le deuxième). L’alto confine parfois du reste à une forme de laideur absente de ses confrères : au mesures 389-390 du I, sans vraiment de raison écrite, les notes sortent indistinctes sur le plan de hauteur, dans une sonorité drue qui tire vers une certaine imagerie populaire du geste – pourquoi pas ? mais l’environnement n’est pas du même ordre –, ou bien la longue ligne mes.140 et suivantes du II, geignarde, presque aigrelette. Cela confère une forme d’instabilité à la progression générale, dont le caractère variera selon la voix qui conduit – le passage à la priorité de l’alto à l’Allegro maestoso mes.85 est exemplaire d’un tel changement de perspective. Cette instabilité ne fait pas oublier par ailleurs la solidité d’ensemble : l’assurance rythmique est bien là en dépit de quelques faiblesses dans le maintien de la pulsation à la fin du troisième mouvement, la vitalité de la conduite dynamique aussi, et si l’on peut souhaiter une cohérence sonore plus prononcée, le déroulement formel reste solide, avec des transitions intelligentes, à la fois claire et sans mise en valeur excessive, entre les différents éléments thématiques de l’exposition du premier mouvement, et suffisamment d’attention à la durée des lignes dans le mouvement lent pour atteindre le degré de tension exigée, même si l’on peut sans doute attendre plus sur ce plan-là ici. Ce deuxième mouvement est le plus réussi, avec en contrepoint de la question harmonico-mélodique qui porte l’architecture expressive du mouvement un travail sur les couleurs parfois raffiné, par exemple dans les remarquables traits flûtés pianissimo du deuxième violon mes.128 et suivantes, ou encore dans la vaporeuse coda, au mystère sans ostentation. Inégal mais plutôt convaincant, donc.

Inégal, Le Pierrot lunaire le sera aussi, mais convaincant, moins. Ici, Pavel Hůla s’occupe de la direction et Vlastimil Holek (deuxième violon) et Josef Klusoň (alto) alternent pour la partie violon/alto habituellement jouée par un même instrumentiste, ce qui provoque des déplacements peu pratiques et un moment de panique lors du premier changement quand Josef Klusoň, occupé à tourner les pages du pianiste, oublie presque de venir prendre la place du violoniste juste avant l’entrée de l’alto. Le choix de l’œuvre pour un concert du Quatuor Pražák est d’autant plus curieux que les cordes ne sont pas particulièrement mises en valeur dans la pièce de Schönberg, au contraire de la flûte (Václav Kunt) ou du piano (Jaromir Klepáč), et bien sûr de la chanteuse (Alda Caeillo). C’est même le chant qui conditionne en grande partie la réussite d’une interprétation du Pierrot lunaire, non seulement par les difficultés techniques de la partition, mais par les choix interprétatifs fondamentaux qu’elle exige dans la manière d’investir le texte, d’exécuter le sprechgesang et de le combiner au chant plus traditionnellement lyrique. Alda Caeillo, sans démériter, présente une approche assez hésitante : manque de volume dans un sprechgesang chancelant, butant à répétition contre l’accentuation du texte, et ne parvenant pas à un état, si ce n’est de naturel, au moins d’aisance théâtrale vis-à-vis du sens, contre une voix chantée plus pleine et agile mais remplie de portamentos pas toujours bien négociés, la chanteuse demeure dans une zone d’entre-deux autant sur le plan technique que dans les choix d’expression. Les tentatives sont nombreuses mais ne dépassent que rarement l’état d’intervention ponctuelle et ne gouvernent pas l’interprétation : les maniérismes parodiques de « Colombine », les aigus volontairement détimbrés sur les lignes « Deine ewig frischen Wunden… » dans « Madone », les graves caricaturaux de la strophe « Finstre, schwarze Riesenfalter » dans « Nacht », les brillamment sarcastiques « Chanson de potence » et « Parodie », l’approche plus sévère de « O alter Duft »… Cette incertitude devient problématique à partir de la deuxième partie : si l’ensemble, qui joue plus systématiquement en tutti, gagne en consistance et en engagement, il en vient à couvrir régulièrement la voix parlée (« Der Mondfleck », « Heimfahrt »), lui faisant perdre le rôle directeur qu’elle avait eu tant de peine à atteindre. Énergique en tutti, il ne sort de plus guère d’un certain ordinaire sur le plan individuel : quelques saillies d’un violoncelle un peu rude, une flûte manquant de caractère, prosaïque dans le medium (« Der kranke Mond ») et aux mélismes sans conviction (mes.17-20 dans « Die Kreuze), un piano discret qui ne sort quasiment jamais d’un ambitus dynamique réduit… De cette partition qui reste redoutable et à laquelle il est difficile de conférer une cohérence par-delà la miniature et le maniérisme, l’ensemble réuni autour du Quatuor Pražák donne une interprétation efficiente sur le plan instrumental mais déséquilibrée et qui manque de force directrice.

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- Paris
- Cité de la musique.
- 25 octobre 2011
- Paul Hindemith (1895-1963), Quatuor à cordes n°2 en fa mineur Op.10
- Arnold Schoenberg (1874-1951), Pierrot lunaire Op.21
- Alda Caiello, soprano
- Václav Kunt, flûte
- Milan Polak, clarinette
- Jaromír Klepáč, piano
- Quatuor Pražák : Pavel Hůla et Vlastimil Holek, violon ; Josef Klusoň, alto ; Michal Kaňka, violoncelle
- Pavel Hůla, direction






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