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Le triomphe de Poppée au Théâtre Gérard Philippe

mardi 15 mars 2011 par Jean-Charles Jobart
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© Anne Nordmann

Le Couronnement de Poppée peut être considéré comme le premier véritable opéra de l’histoire : loin des cantates profanes, cette œuvre abandonne les sujets mythologiques pour mettre en jeu des êtres de chair et de sang en proie à leurs passions. Le livret de Giovanni Francesco Busenello peut cependant se lire, derrière le prétexte historique, comme une méditation sur l’amour et la fortune : Poppée est-elle amoureuse et manipulée par la Fortune qui la jette dans les bras d’un Néron qui la tuera par jalousie ; ou Poppée est-elle manipulatrice de la Fortune et instrumentalise-t-elle l’amour de Néron à ses fins ? L’amour feint de Poppée ou de la nourrisse élève alors que l’amour sincère d’Othon ou Octavie semble conduire à la déchéance. L’amour condamne-t-il ou sauve-t-il ? L’ambiguïté du livret n’en finit pas comme dans ce vers : « Perdu toujours en toi je me retrouverai ». Le monde serait-il simplement irréconciliable en faisant advenir le bonheur des uns au prix du malheur des autres ? L’amour de Néron et Poppée brûle ici tout sur son passage pour élever les héros au pouvoir et à la gloire, autres objets et sources du désir. La véritable impératrice du monde ne serait-elle pas alors la Fortune inconstante que chanteront les Carmina Burana ? Seuls la pureté et le courage semblent pouvoir sauver : c’est ici la morale de Drusilla et de la Vertu.

D’une si riche partition, qui aspire à rendre en musique l’expressivité des mots, à se faire miroir des passions humaines, à rendre la complexité de l’âme, ses grandeurs et ses tourments, Jérôme Correas sait mêler et faire contraster à merveille tous les registres, de la tragédie à la bouffonnerie. Ses neufs Paladins ont admirablement défendu l’ultime œuvre de Monteverdi : cet ensemble resserré a permis de mieux faire entendre les timbres des instruments, les quintes ou tierces pures, les dissonances ou les sensibles, si importantes dans la musique de Monteverdi, d’avoir un contact plus francs et plus direct avec les voix des chanteurs qui purent se permettre de susurrer certaines répliques et d’ainsi mieux captiver le public. Surtout, la réactivité et la cohérence de l’ensemble ont permis de toujours maintenir l’énergie et l’émotion de la musique de Monteverdi.

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© Anne Nordmann

On pourra toujours discuter une mise en scène sobre, voire dépouillée, mais toujours empreinte d’esthétisme et qui laisse, à travers une remarquable direction d’acteurs, s’exprimer pleinement les drames et les émotions de la pièce. Certes, on n’évite pas toujours les clichés (les duos d’amour en gondole, Néron en roi soleil, etc.), mais, surtout, on ne manque pas les enchaînements habiles de scènes et un final magnifique où le duo d’amour est d’autant plus fort que les chanteurs demeurent cachés au public dans une pudeur et une poésie toute antiques, tandis que le globe terrestre brûle, image de l’amour qui enflamme les héros ou prémonition de l’incendie qui ravagera Rome. Dans ce drame d’amour et de mort, tout semble résumé dans cette page de poésie et de musique.

La distribution a été à la hauteur des défis de la partition de Monteverdi. Maryseult Wieczorek a offert un Néron flamboyant, amoureux et terrible, délicat et éruptif. Valérie Gabail, dans le rôle titre, a tout d’abord un peu déçu, avec un timbre dur et vibrato prononcé, mais n’a cessé de convaincre et susciter l’admiration au cours de la représentation, sachant jouer de la sensualité de ses lignes (musicales bien-sûr !) et de ses nuances et soupirs chargés d’émotion. Vincent Pavesi, malgré un timbre magnifique et des graves remarquables, n’a pas toujours offert au public le Sénèque attendu : des vocalises détimbrées, des aigus mal placés ont parfois altéré des lignes musicales pourtant parmi les plus belles de l’œuvre.

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© Anne Nordmann

C’est particulièrement dans des rôles prétendus modestes que se sont illustrées les belles voix, à commencer par la soprano Françoise Masset dont la chaleur des graves, la puissance et le sens aigu de la dramaturgie, particulièrement dans son premier air d’impératrice bafouée et dans son adieu final, ont subjugué le public. Jean-François Lombard, en nourrice, sait tout aussi bien alimenter les ressorts comiques de son rôle que nous porter par la poésie d’une berceuse. Dorothée Lorthiois a offert une Drusilla émouvante et d’une grande assurance vocale. Enfin et surtout, Paulin Bündgen, contre-ténor au timbre chaud, aux gorgias délicats et aux pianos sublimes où délicatesse et sensibilité sont palpables, a donné sans doute la prestation la plus musicale de la soirée.

Le Couronnement de Poppée offre assurément une quintessence de la musique et de la beauté. Dignes de cette sublime partition, Jérôme Correas, ses Paladins et ses chanteurs ont enflammé, littéralement comme au sens figuré, la salle du Théâtre Gérard Philippe.

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- Saint-Denis
- Théâtre Gérard Philippe
- 09 mars 2011
- Claudio Monteverdi (1567-1643), L’incoronazione di Poppea
- Mise en scène, Christophe Rauck
- Valérie Gabail, Poppée ; Maryseult Wieczorek, Néron ; Françoise Masset, Octavie ; Jean-François Lombard, Arnalta ; Vincent Pavesi, Sénèque ; Paulin Bündgen, Othon ; Dorothée Lorthiois, Drusilla ; Romain Champion, Lucain ; Charlotte Plasse, Valet ; Hadhoum Tunc, Amour ; Matthieu Chepuis, garde prétorien ; Virgile Ancely, licteur.
- Les Paladins
- Jérôme Correas, direction






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