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Le tourbillon éventé des sentiments

samedi 23 juin 2012 par Jean-Charles Jobart
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Marie-Nicole Lemieux
© Denis Rouvre

Il est des couples lyriques mythiques, dont les chants mêlés expriment magnifiquement les sentiments amoureux. Tel n’est hélas pas le cas du duo formé par Marie-Nicole Lemieux et Philippe Jaroussky. Si l’on dit à la ville que les opposés s’attirent, sur scène, la dissemblance de ces deux talentueux chanteurs n’a pas fait de cette rencontre vocale une rencontre musicale.

Le programme fait se succéder de nombreuses pièces de compositeurs italiens du XVIIe siècle. Le choix d’un récital de proposer sans interruption tant de morceaux surprend : il offre le double désavantage d’empêcher l’auditeur de profiter de l’émotion qui résonne dans le silence final de chaque pièce et conduit, par un enchaînement systématique, à lasser l’oreille de l’uniformité de ton du répertoire choisi. La musique a beau être démonstrative, elle peut également parfois lasser.

Les qualités des deux chanteurs sont évidentes dès le duetto de Sartorio, « Cara e amabile belta ». Marie-Nicole Lemieux développe une voix large, généreuse, au timbre profond, aux aigus parfaitement couverts. Le phrasé est d’une ample souplesse ; l’interprétation investie et théâtrale. Philippe Jaroussky lui répond d’un phrasé élégant et d’un timbre fin et clair. Ces deux belles voix, par leurs divergences de nature, n’arrivent pas parfaitement à s’unir : la chair de l’une et la clarté de l’autre forment des vocalises et des unissons étrangement dissemblables. Ainsi les duetti da camera « Vaghi Rai » et « Rimanti in pace » de Carissimi ou le duo d’amour final du Couronnement de Poppée de Monteverdi n’ont guère convaincu. Cependant, la scena entre Valetto et Damigella du même opéra ou la cantata « Lagrimosa belta » de Sances auront été appréciés pour leur vigueur et leur espièglerie.

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Philippe Jaroussky
© Simon Fowler

Marie-Nicole Lemieux a assurément offert les deux sommets d’émotion de la soirée. Son Lamento d’Ecuba de Cavalli fut grave et solennel, d’une sensibilité douloureuse jusque dans les plis infimes pianissimi. De même, son Lamento di Penelope de Monteverdi fut aussi théâtral qu’émouvant. Mais la contralto sait aussi faire preuve d’humour et de vivacité comme dans la canzonetta « Che desia di saper » de Caccini. On rit et le bon goût reste de mise, mais il en faudrait bien peu pour que l’humour devienne lourdeur et que la générosité vocale laisse émerger un vibrato excessif pour ce répertoire.

Philippe Jaroussky a de même déployé son admirable chant dans le lamento « Sul rodano severo » de Barbara Strozzi, avec toutes les qualités de sa ligne de chant suave, élégante et nuancée. A l’inverse, « Amanti, io vi so dire » de Ferrari fut l’occasion pour le contre-ténor de démontrer toute la virtuosité de ses vocalises. Tout cela est superbe, impressionnant, mais au final peu émouvant. Le chant semble comme manquer d’incarnation, de profondeur.

L’ensemble Artaserse aura pareillement eu l’occasion de briller, notamment dans la sonate pour violon « La monella romanesca » de Pandolfi ou la sonate à trois « Le spilimberga » de Legrenzi. On ne peut que louer la vigueur et l’engagement du continuo, en particulier de Yoko Nakamura au clavecin et de Christine Plubeau à la viole de gambe. A l’inverse, la percussion ou les cornets auront quelque peu déçu.

Au final, si le récital offert ce soir-là fut admirable, il n’a pas emporté pour autant l’auditeur dans le tourbillon des sentiments qu’il ambitionne d’exprimer. Au milieu des notes, l’émotion semblait s’être éventée.

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- Toulouse.
- Halle-aux-Grains
- 11 juin 2012.
- Francesco Cavalli (1602-1676), Sinfonia dalla opera L’Orione, instrumental ; Scena Linfea-Sattirino dalla opera La Calisto ; Lamento d’Ecuba dalla opera La Didone ; Lamento d’Idraspe Uscitemi dal cor lagrime amare dalla opera Erismena ; Antonio Sartorio (1630-1680), Duetto Cara e amabile beltà dalla opera Orfeo ; Pandolfi : Sonata per violino La monella romanesca instrumental ; Francesca Caccini (1587-1640), Canzonetta Che desia di saper che cosa è amore ; Claudio Monteverdi (1567-1643), Scena Valetto-Damigella dalla opera L’Incoronazione di Poppea, Lamento di Penelope dalla opera Il Ritorno d’Ulisse in patria ; Giacomo Carissimi (1605-1674), Duetto da camera Vaghi Rai, Duetto da camera rimanti in pace ; Barbara Strozzi (1619-1677), Lamento Sul rodano severo ; Marco Uccellini (1603-1680), Battaglia, instrumental ; Giovanni Legrenzi (1626-1690), Sonata a tre la spilimberga, instrumental ; Benedetto Ferrari (1603-1681), Amanti, io vi so dire sopra la ciaccona ; Giovanni Felice Sances (1600-1679), Cantata à due sopra la ciaccona Lagrimosa beltà .
- Philippe Jaroussky, contre-ténor
- Marie-Nicole Lemieux, contralto
- Ensemble Artaserse.











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