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Le tour d’écrou à l’Athénée : Fascination, Tentation, Hésitation... Suggestion ?

mercredi 2 novembre 2011 par Thomas Rigail
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© Frédéric Iovino

Ayant évoqué les présupposés à l’œuvre de Britten lors de notre article consacré à la récente production de l’Opéra de Rouen, nous n’y reviendrons pas et ferons beaucoup plus court, car disons franchement que cette nouvelle production de la Clef des Chants, de passage à l’Athénée, cadre pourtant parfait pour l’œuvre de Britten, souffre non seulement de passer peu de temps après celle de Rouen, y étant en tout point inférieure, mais souffre en elle-même d’être un spectacle très moyen – très moyen, c’est-à-dire sans échec véritable, mais également sans élément qui permettrait de rehausser un ensemble fade et criblé de défauts mineurs.

Nous ne préjugeons jamais du résultat sur les seules intentions exprimées des metteurs en scène, mais lire Olivier Bénézech expliquer que « Quint et Jessel ne seront pas de spectres ridicules mais des jeunes gens identifiable aux personnages de la saga Twilight. C’est-à-dire des esprits à l’apparence humaine et charnelle. » laisse imaginer les fondations hasardeuses de cette mise en scène. Si, par chance, Quint et Miss Jessel ne sont pas vraiment identifiables aux vampirettes blafardes du plus célèbre Roméo et Juliette pouffo-gothique post-moderne (triste époque), ils restent les clowns supposés par cette note d’intention : Peter Quint apparaît en voyou grandiloquent, petite frappe à la limite du bouffon, et serait plus à sa place dans L’opéra de Quat’sous que dans l’œuvre de Britten. Son interprète, David Curry, à la voix sans doute un peu basse pour le personnage, bataille dans les arabesques de son apparition, débutant sur un mauvais pied une scène 8 qui sera pleine d’alanguissements conventionnels d’opéra autant vocaux que théâtraux ici hors-de-propos, et n’apporte au rôle ni séduction ni inquiétude, porté qu’il est par une conception scénique qui lui interdit, entre autres, ces deux dimensions. Miss Jessel a tiré elle la carte de la fantomette de marécage : vaguement verdâtre et approximativement funeste, le rôle est transparent, et n’est pas sauvé par Liisa Viinanen, la voix étant assurée mais sans qualité particulière. Lisons un peu plus la note d’intention : « La psychanalyse existait dans les années 1950 mais l’étude des comportements était moins libre qu’aujourd’hui, surtout lorsqu’il est question de sexualité, permise ou non. C’est là où l’on touche à la force inconsciente de l’œuvre : chez James, et a fortiori chez Britten, nous ne sommes pas en face d’un roman-feuilleton fantastique. Mais bien d’une véritable tragédie psychanalytique. […]La pudeur puritaine (n’oublions pas que James a écrit l’œuvre en pleine époque victorienne) empêche [Flora et Miles] de s’exprimer quant à leurs rapports avec leurs anciens précepteurs - prédateurs ? Mais si les circonstances les autorisaient à le faire, alors il n’y aurait plus de situation théâtrale, ou simplement deviendrait-elle sordide. Et c’est là le génie de James : le secret des enfants est d’ordre mental, une configuration mystérieuse de l’esprit, un détour caché de l’intelligence, un refuge inabordable de l’âme. Et si nous, adultes, voulons le percer, nous resterons dans un domaine spéculatif puisque James ne dit rien ! » : la psychanalyse, Twilight, la spéculation, la pudeur puritaine, la pêche à la truite, emballé c’est pesé, cela fera bien une situation théâtrale. S’il s’agit de placer un Miles aventureux devant une gouvernante en tenue vaporeuse dans la scène 4 de l’acte II, c’est déjà dans l’œuvre, et il n’y a pas grand-chose de psychanalytique là-dedans, mais heureusement, comme Olivier Bénézech ne met pas de bidets sur scène, on ne peut pas penser qu’il essaie de faire son œuvre.

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© Frédéric Iovino

Du reste, on ne peut pas dire qu’il essaie de faire quoi que se soit. La mise en scène, ne mettant rien en scène, est en fait dans la lignée actuelle autour de cette œuvre, qui consiste en une sobriété littérale et vide, proche et parfois confondue avec celle de Frédéric Roels (sur des détails, comme la présence de la gouvernante dans le prologue qui est donné sur scène et non devant le rideau comme demandé par Britten, les valises qu’elle porte pour symboliser le voyage de la première scène ou encore l’usage de la fumée dans les dernières scènes (ici assez inutile)) sans bien sûr le dispositif complexe et coûteux des fenêtres – mais on conserve des suspensions, en envoyant cette fois des lits en l’air. Pas de Bly, mais un arrière-plan forestier qui deviendra papier-peint. Là encore, une poignée de meubles symboliques – un pupitre, des lits, un cheval à bascule –, qui imposent des changements de scènes assez malhabiles, les chanteurs tirant eux-mêmes les meubles ou bien des assistants un peu trop visibles s’occupant de les faire sortir de scène. Il n’y a aura donc rien à tirer de la scénographie et le peu d’activité théâtrale passe par la direction d’acteur : c’est surtout le personnage de Mrs Grove qui y gagne, n’étant pas reléguée à être l’ombre passive de la gouvernante mais donnée dans une présentation plus passionnée et impliquée que de coutume, bien soutenue par son interprète qui imprègne le rôle d’une brusquerie paysanne bienvenue, et qui confère la présence adéquate au chant – elle frôle parfois le sur-jeu, là encore dans la convention mal dégrossie de l’opéra (acte I, scène 5, « He died too »), mais l’engagement est réel. La Gouvernante profite d’un traitement similaire : abordé de manière traditionnelle, le rôle bénéficie de quelques touches qui accentuent le naturel du jeu notamment dans ses moments avec Miles et de la présence vocale de Chantal Santon Jeffery, d’une intensité sincère même si pas toujours dominé sur le plan de la diction et du vibrato. La bonne surprise viendra surtout de Matthieu Haering : au sein d’un jeu sans faux pas et d’un chant assuré, bien audible, avec seulement quelques problèmes de justesse inhérent aux voix d’enfants, il livre quelques saillies de belle tenue, en particulier à deux moments décisifs, une chanson de la scène 6 à la mélancolie sans artifice, et un « Peter Quint you devil ! » final tout à fait vécu. Sa compagne Agathe Becquart en Flora peine à se faire entendre mais la réalisation est honnête.

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© Frédéric Iovino

Si David Curry donne la scène de la lettre à l’acte II (« what has she written… easy to take… ») avec une verve allègre, c’est que le caractère potentiellement bateleur est ici déjà dans la partition, à défaut de la menace que les meilleurs interprètes y trouveront : si c’est seulement dans ces quelques lignes que peut se découvrir l’« apparence humaine et charnelle » voulue par le metteur en scène, et qu’un balourd en manteau de fourrure est le pinacle de la sensualité mode racaille du XVIème arrondissement, nous aurions volontiers échangé cette mise en scène contre une partie de baseball entre vampires, histoire de voir un peu de théâtre. On nous fait signe que Le tour d’écrou est de l’opéra, et non du théâtre. Dommage, le baseball sur fond de Muse est une activité plus émouvante que la plupart des productions d’opéra des scènes parisiennes, et que celle-ci en particulier. Avouons que le théâtre de l’Athénée nous a habitué à beaucoup mieux et que la déception devant ce spectacle d’écolier est à sa hauteur.

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© Frédéric Iovino

La musique décevra pareillement : l’Orchestre-Atelier OstinatO, composé de jeunes en perfectionnement au métier de musicien d’orchestre affiche d’assez belles couleurs, d’autant que le chef Jean-Luc Tingaud met nettement en valeur des bois aux individualités assez fines, mais la direction tombe dans le travers le plus dommageable pour l’œuvre en extériorisant sa structure par de nets changement de tempos, une différenciation prononcée de l’organisation de l’instrumentation, le tout coordonné à une approche plutôt frileuse du caractère mélodique : pour ne prendre qu’un exemple à nu, au chiffre 40 de la scène 5 du premier acte, le solo de violoncelle qui accompagne la révélation de la présence de Quint, finement exécuté, est pourtant dénué de toute trace de l’inquiétude que devrait pourtant contenir un tel moment. Un travail assez fin des nuances, l’attention à des détails de timbre et le retrait des percussions, achève ce panorama : Jean-Luc Tingaud semble diriger l’œuvre comme si elle était Pelléas et Mélisande de Debussy, ou plutôt une certaine idée de Pelléas et Mélisande, expulsant de l’opéra de Britten la tension de la progression et la continuité de l’angoisse, et faisant se succéder des tableaux au charme so british.

A l’exception d’un plateau plutôt correct, dominé par un Miles assuré et une Gouvernante investie, il n’y a pas grand-chose à tirer de cette production qui se contente dans les registres dramaturgiques et musicaux de l’approche la plus basique.

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- Paris
- Théâtre de l’Athénée
- 13 octobre 2011
- Benjamin Britten : Le tour d’écrou
- Olivier Bénézech, mise en scène ; Alain Lagarde, scénographie ; Xavier Lauwers, lumières ; Frédéric Olivier, costumes ; Élisabeth Delesalle, maquillages ; Sébastien Fèvre, assistant mise en scène
- David Curry, le Narrateur et Peter Quint ; Chantal Santon Jeffery, la Gouvernante ; Rachel Calloway, Mrs Grose ; Liisa Viinanen, Miss Jessel ; Matthieu Haering, Miles ; Agathe Becquart, Flora
- L’Orchestre-Atelier OstinatO
- Jean-Luc Tingaud, direction






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