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Le scandaleux Roi Roger

mardi 23 juin 2009 par Thomas Rigail
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© Ruth Walz/Opéra national de Paris

Dernier opéra de la saison de l’Opéra de paris, et dernier opéra avec Gérard Mortier à la tête de l’Opéra de Paris, et pas des moindres : un chef d’œuvre méconnu du XXème siècle, Le Roi Roger de Karol Szymanowski. Que pouvaient donc faire Mortier et son équipe ? La réponse s’impose comme une évidence : un dernier crachat à la figure de la musique et du public, une mise en scène qui couvre de honte toute une équipe et qui donne ultimement raison aux nombreux détracteurs du mal aimé directeur de l’Opéra, un spectacle tout simplement insupportable à regarder et à vivre.

Il y avait deux éléments bien distincts dans cette soirée : d’un côté la musique, magnificente, d’une noblesse et d’une profondeur rare, remarquablement servie par un plateau vocal à la hauteur des difficultés de la partition et par un orchestre imparfait mais pas dénué de mérites ; de l’autre une mise en scène vulgaire, incohérente, profondément stupide, dénuée d’idée mais remplie de contre-sens, et qui surtout se moque de l’œuvre, du compositeur et du public (savant, bourgeois, inculte, peu importe).

Etant donné que cette mise en scène évolue du petit caprice prétentieux de mauvais metteur en scène aux tréfonds de la nullité théâtrale, autant prendre les choses dans l’ordre : évidemment, et le contraire fût étonnant, le décor, avec sa piscine et ses fauteuils aux allures 60’s, n’a rien à voir avec le décor particulièrement signifiant demandé par Szymanowski. Warlikowski commence l’opéra, fidèle en cela au livret, par une sorte de prologue silencieux, mais ce prologue est chez Szymanowski ouvertement une scène immobile qui va s’illuminer par l’entrée du Roi Roger et le début de la musique - illumination que la musique commande dans un accord nécessaire et profond entre décor, action et musique. La remplacer par cette scène où les chanteurs, y compris le couple royal, déambulent sur scène, s’habillent, se droguent, est une mécompréhension de la partition et du livret, mécompréhension d’autant plus marquée que Warlikowski donne au roi un comportement contraire à celui choisi par Szymanowski, en le faisant s’ébattre avec Roxane. Contresens total qui se poursuit pendant tout l’opéra alors même que le Roi Roger en est le personnage fondamental : incapable de caractériser correctement Roger, Warlikowski le fait tour à tour pervers, moqueur, effrayé, selon son envie du moment, sans le moindre respect pour le livret et surtout sans donner une cohérence au personnage : considérant l’opposition, certes facile mais pourtant fondamentale ici, entre Apollon et Dionysos qui sous-tend la lutte à la fois intérieure et mondaine incarnée par le personnage de Roger, lutte qui est le sujet même de l’opéra : Roger ne peut pas être le personnage lascif, déjà (même si faussement) dionysiaque, le petit bourgeois misérable et sans caractère, qui nous est présenté au début, sans détruire tout le sens de l’opéra. C’est au contraire un personnage noble, qui a une force de pensée réelle, dont la déchirure n’est pas l’exaltation d’un désir médiocre mal analysé par une psychanalyse de comptoir mais l’expression d’une nécessité existentielle. Cette vision de Roger pourrait à la rigueur être développée si le Berger proposait une contradiction cohérente, mais on verra que le traitement du berger rend par comparaison celui de Roger tout à fait tolérable. Une chose est à préciser : si le texte de l’œuvre, cette collusion du livret et de la musique, ne constitue pas le point limite de l’interprétation dans la mise en scène de l’opéra, point limite qui fonde la trajectoire d’une herméneutique authentique, alors toute valeur est niée à l’opéra en tant que lieu d’un événement artistique, tout devient égal, et l’on se condamne à juger des éléments épars, la musique, le livret, la mise en scène, les acteurs, le public, à la manière d’un compte marchand contingent d’où tout art est absent et qui n’est bon qu’à nourrir les bavardages dans les salons mondains (s’ils ne sont pas abandonnés quelque part près de Bastille ou sur un quelconque forum internet où pro- et anti- pourront se haïr et s’insulter à loisir) et à alimenter la circulation de la "culture" auto-proclamée qui est la négation satisfaite de la création. L’art devient alors de part en part réification et mensonge, l’objet social d’un langage mort-né et d’une agitation qui n’a de la vie que l’apparence. On pourra alors s’amuser de la nonchalance cynique avec laquelle Warlikowski traite ce problème : il dit ouvertement se ficher éperdument des livrets qu’il met en scène et donc des œuvres (qu’il a pourtant de toute évidence travaillé, le propos relevant tout autant de la provocation publicitaire que du commentaire sur son approche utilitaire des œuvres, l’œuvre étant réduite à l’outil ou au matériau), assumant parfaitement son rôle dans un système fondé sur une réitération de la destruction que l’on fait passer pour de la "création". Pourtant, un esprit naïf (et forcément imbécile pour les zélateurs de ce qui se fait passer pour la "modernité" mais qui n’est que conservatisme) pourrait remarquer que sur les affiches, il est écrit Le Roi Roger de Karol Szymanowski, sur un livret de Jaroslaw Iwaszkiewicz, mis en scène par Krzysztof Warlikowski. Nous sommes de toute évidence dans le mensonge, soutenu par l’institution, couvert par la publicité, et qui se gausse tout le long du spectacle d’être un mensonge. Ce n’est évidemment qu’un phénomène très banal, mais on ne peut que rappeler qu’il ne peut être ici question d’art mais seulement de falsification et de société, et d’une scène, dans tous les sens jusqu’au plus trivial du terme, qui est devenue le lieu d’une défaite de l’esthétique.

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© Ruth Walz/Opéra national de Paris

Revenons à l’opéra : rajouter avant le début de la musique écrite par Szymanowski une longue séquence de musique statique casse l’impact de l’harmonie initiale - on connaît l’importance de ces harmonies qui commencent les œuvres de Szymanowski dans cette période, harmonies qui ont souvent une dimension d’émergence statique, pour incarner une origine, fait évidemment tout à fait évincé par la mise en scène - et du début du premier acte qui est pourtant l’un des plus sublimes moments de musique qui soit. Pendant ce temps, Warlikowski nous inflige des extraits de la trilogie Flesh/Trash/Heat de Paul Morrissey, datant du tournant des années 70, montrant un bébé puis des hommes nus - Szymanowski étant homosexuel et l’opéra traitant de la crise engendrée dans l’âme de Roger par l’arrivée du beau berger dans le royaume, autant mettre les pieds dans le plat dès le début. Evidemment, le chœur, qui restera derrière l’écran, est en tenue de soirée - quand on est un metteur en scène sans idée et qu’on est grosso-modo, d’après le livret, chez les riches, on met les choristes en tenue de soirée. Détail : ceux-là portent tous le même costume ou la même robe. C’est pour dire qu’ils sont indifférenciés, et très très méchants, sans doute.

Les extraits de films cessent et sont remplacées par des gros plans sur les choristes filmés directement sur scène avec une caméra portée. Warlikowski a-t-il déjà entendu la musique de Le Roi Roger, à défaut de savoir lire la partition ? Ce premier acte est profondément statique et extatique, ne connaissant l’agitation que par brusques éruptions (principalement par le choeur), et l’émergence du mouvement avec l’arrivée du berger et la progression vers la danse de la fin du deuxième acte constitue la trajectoire musicale essentielle ici. A défaut de la suivre subtilement, la mise en scène se doit de ne pas la contrer. Cette vidéo immense, saturée de mouvements, composée d’un seul plan toujours mobile encore plus indigeste que la pire séquence imaginée par Michael Bay, parasite totalement la musique et projette la mise en scène dans un tout autre espace duquel elle ne sortira plus jamais. La musique existe dans son monde, avec sa beauté et sa grandeur. La mise en scène est un gamin capricieux qui braille à côté et saccage tout ce qu’il touche. A ce moment, l’opéra en tant que spectacle est insupportable, un lieu de non-sens total où ce qui a lieu sur scène est impossible à connecter avec qui a lieu dans la parole et dans la fosse.

Le berger apparaît alors. Et quel berger ! Un ersatz de Jésus-Christ coiffé comme Rambo, aux ongles vernis, qui se comporte sur scène à mi-chemin entre l’attardé mental et la caricature vulgaire de l’homosexuel. Mais bien sûr, c’est le Jésus-Christ du fameux sketch des Inconnus qui aurait décidé de jouer dans le Rocky Horror Picture Show ! On savait Warlikowski amateur de cinéma, on le découvre amateur d’humour français et de cinéma bis des années 70. Malheureusement, ce Berger ne donnera pas de coup de tatanes au Roi Roger, cela aurait été beaucoup plus drôle que ce que l’on voit là, qui est simplement consternant. Ce berger ridicule est supposé retourner l’âme de tout un peuple et d’un grand homme comme Roger ? Il faut beaucoup de courage à Eric Cutler pour subir ce qui est une humiliation publique. On ressent beaucoup de pitié pour lui, pour les choristes aussi, pour tout ce monde qui doit jouer dans cet échec artistique total.

Vers la fin, le caméraman se croit dans Evil Dead (les références s’affinent) et se met à filmer à l’envers les têtes abondamment maquillées des pauvres choristes enlaidies. Nous sommes en train de vivre une scène d’horreur, en effet, mais on ne savait pas que la musique de Szymanowski était de l’ordre de la série Z.

Le deuxième acte sauvera pendant un moment les meubles puisque Warlikowski ne fait purement et simplement rien. La direction d’acteur est médiocre mais réduite, le décor inexistant et on peut enfin entendre la musique sans que l’écoute soit parasitée par les insipidités et les laideurs de la mise en scène. L’orchestre, manquant de clarté dans le premier acte, brille plus ici dans cet acte plus mouvementé et énergique, la direction de Kazuchi Ono, certes plus réussie dans les climax que dans les moments plus subtils - la faute à une texture pas toujours bien définie dans les piano - mais sans jamais perdre en tension, étant propre et sans (mauvaises) surprises. C’est surtout le trio vocal qui est à remarquer : Mariusz Kwiecien incarne un Roger intense et viril qui parvient souvent à contrecarrer vocalement la caractérisation médiocre de Warlikowski pour devenir véritablement le Roger que Szymanowski avait prévu ; Olga Pasichnyk, une habituée du rôle de Roxane, assure avec brio les difficiles lignes vocales de la partition et est irréprochable autant en terme de caractère vocal que de technique ; et Eric Cutler a la pureté vocale nécessaire au rôle du berger. Stefan Margita, tout aussi excellent dans le rôle d’Edrisi, complète un plateau vocal digne de l’opéra.

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© Ruth Walz/Opéra national de Paris

Mais ce berger, dont on comprend enfin ce que Warlikowski voulait en faire, à savoir un gourou hippie tout droit sorti des années 60, est-il digne de l’œuvre de Szymanowski, lui ? De toute évidence, Warlikowski a choisi de placer l’œuvre dans l’univers hippie en faisant du berger un adepte du flower-power et des échappées narcotiques, qui entraîne le couple royal, vus comme des bourgeois (mais pas forcément coincés), vers la drogue et une timide exaltation de la sexualité (qui se résume à se balader à moitié nu). Soit, ce n’est pas à proprement parler un contre-sens : le berger est évidemment subversif et la tentation de Roger, et encore plus celle de Roxane, n’est pas dénuée de caractère sexuel. Mais c’est une réification simpliste du propos de l’opéra qui aurait pu faire sens si elle ne s’était pas doublée d’une ridiculisation du berger, lui ôtant tout caractère subversif, faisant de l’angoisse du roi face à lui un état au mieux incompréhensible, au pire ridicule et surtout rendant caduc le caractère langoureux, pénétré de mysticisme et d’un intense raffinement, de la musique. A un moment, Roger se moque des propos du berger - c’est l’une des très rares bonnes idées de mise en scène - et c’est une bonne représentation du travail du metteur en scène : Warlikowski se moque du livret de l’opéra et se moque de l’art de Szymanowski. Le livret, avec son Nietzschéisme patent et sa poésie parfois stéréotypée, n’est peut être pas le texte le plus riche de la littérature, mais il ne manque pas de potentiel esthétique et il est surtout servi par une musique magistrale. Le Roi Roger fait partie de ces quelques opéras où la musique dit tout : une fois la situation posée au premier acte, il n’y a même plus à lire les surtitres tellement la musique parle d’une manière incroyablement intense, passant au travers d’un flux unifié par une succession d’états contradictoires d’une stupéfiante richesse. Cette musique se veut être une expérience pleine, radicale et authentique et par là toujours donnée dans l’incertitude, et pas le mensonge d’un faux prophète trafiquant de babioles. En se moquant du livret, en rabaissant l’extase mystique ambigüe et complexe de Szymanowski à une parodie bête et méchante des expériences ratées des années 60 et à un refus de toute forme de beauté, Warlikowski insulte non seulement le texte mais aussi la musique et ne parvient même pas à créer une distance que l’on pourrait imaginer critique, mais seulement à une triste laideur, à une chosification triviale des possibilités humaines, à une tentative de rabaisser une œuvre qui le dépasse complètement. Est-ce là l’aveu d’un metteur en scène conscient de sa médiocrité ou l’énième mauvais travail d’un ego démesuré qui se veut maître et possesseur d’œuvres qui ne lui appartiennent pas et qu’il s’échine, avec la naïveté vulgaire d’une brute épaisse, à salir ? Mais il faudrait être sourd pour ne pas se rendre compte que cette musique est supérieure à toutes les absurdités que le metteur en scène pourrait faire entrer sur scène. Le fait que la musique parvienne à rendre beau et troublant ce berger scéniquement ridicule ou à faire ressentir toute la profondeur du trouble de Roger alors même que ce que l’on voit sur scène n’est rien d’autre qu’une mauvaise farce dont on voudrait voir la fin le plus vite possible, est la preuve la plus radicale de la grandeur de l’œuvre de Szymanowski. Mais on ne peut que regretter qu’une large partie du public sera forcée de découvrir cette œuvre dans des conditions qui relèvent du massacre pur et simple.

L’air de Roxane est remarquablement chanté par Olga Pasichnyk malgré une petite faiblesse sur la première phrase, mais l’orchestre et le chœur en coulisses manquent de précision à la fois dans la texture et dans l’équilibre. La danse de la fin de l’acte est à l’opposé un des meilleurs moments orchestraux de la soirée - nous passerons sur la mise en scène, avec ses malades et ses éphèbes qui barbotent dans la piscine (une séquence de baptême, symbolisant probablement le passage vers une vie différente). On notera quand même une autre bonne idée : l’ouverture de la piscine qui apparaît en séparant le plateau en deux permet d’incarner par le décor la séparation de Roger et Roxane. La fin de l’acte sur Roger allongé sur une Roxane factice, enfermée dans le verre, est également une bonne idée, même si elle est uniquement visuelle. Cela sera malheureusement la dernière.

Le troisième acte est l’apogée, le final en fanfare de l’ère Mortier, la nullité poussée à un tel point, tellement loin de la musique de Szymanowski, qu’elle en devient presque jubilatoire : on se demande à chaque instant comment Warlikowski va pouvoir faire encore pire que ce qu’il fait devant nous. Et il y arrive ! Chaque minute est pire que la précédente, à tel point qu’on hésite à parler de cet acte pour ne pas gâcher la surprise. On se le permet pour ceux qui ne pourront pas assister au spectacle. Cela commence par Edrisis (qui est évidemment un cadre en costume-cravate) qui se marre au téléphone pendant que Roger déguisé en clochard déprime : cela ressemble à sa mise en scène de Parsifal la saison passée, et Warlikowski enfonce le clou en faisant se balader un enfant sur le plateau, exactement de la même manière que dans la mise en scène citée. Warlikowski a non seulement de mauvaises idées mais en plus les recycle, sans doute pour « créer son œuvre », mais ce qui était vaguement pertinent dans Parsifal n’a ici aucun sens et ce n’est pas parce qu’il transpose un élément de sa mise en scène de Wagner à Szymanowski qu’un lien (par ailleurs réel) entre les deux compositeurs se crée. Ensuite Edrisis drogue Roger et l’acte se terminera dans le délire narcotique. Cette idée de délire n’est pas absente du livret mais elle a une dimension philosophique tout à fait autre qu’une simple vision sous l’emprise des stupéfiants, d’autant plus quand cette vision est une tentative de faiblement développer la conception pauvre et sans intérêt du berger vu comme gourou de secte volontairement ridicule. Encore une fois, le berger n’est pas ridicule chez Szymanowski, il révèle, dans une trajectoire qui dépasse la naïveté facilement caricaturable par un cynisme pauvre et vulgaire, quelque chose de l’homme, de l’être, de l’existence, aussi confus que cela puisse être chez Szymanowski. Si Warlikowski en arrive à cette conception pauvre, cynique et dégradante, c’est par incapacité à lire, interpréter et à faire vivre authentiquement une œuvre - ce qui est très grave, c’est son travail et son art - ou, ce qui est pire, par manque de respect pour l’œuvre et le public - ce n’est alors plus le défaut d’un professionnel et d’un artiste, mais un acte humain très bas. On ne peut qu’être triste de voir une œuvre bafouée et méprisée dans son authenticité, dans ce qu’elle peut atteindre de la vérité par delà les contingences matérielles et sociales qui la constituent nécessairement. La parodie n’a pas place ici et pourtant Warlikowski y verse complètement, volontairement ou non. Ainsi, sur le décor du fond de la scène apparaît illuminé le mot « sun », nouvelle moquerie des intentions de Szymanowski et en particulier du final. Et le délire, dans tous les sens du terme, atteint son comble avec la réapparition du Berger, vêtu d’un masque de souris, accompagné d’enfants portant le même masque et des matelas gonflable de piscine alors que le plateau est envahi de fumée. Nouvelle référence cinématographique avec cette ambiance à la David Lynch, ou clin d’œil à quelque film expérimental des années 70 ? Le berger chantera un peu avant d’aller faire un cours de gymnastique dans un coin pendant que Roger lancera ses derniers mots. Le grotesque a atteint le point de non-retour. Que peut-on dire de cela ? Peut être faut-il faire comme Warlikowski, se moquer de son « art » comme il se moque de l’art de Szymanowski, rire avec lui peut être parce que ce n’est après tout pas si grave mais difficile de ne pas ressentir un peu de tristesse et de colère malgré tout. Le Roi Roger, pour Warlikowski, c’est de toute évidence des enfants masqués sortis d’un film de Lynch, une piscine, de la drogue, des matelas gonflables, des gens qui rigolent au téléphone, des gourous, Rambo, des hippies, des bourgeois qui se ressemblent tous parce que c’est des bourgeois, c’est laid, bête, ridicule, rempli de stéréotypes et digne de moquerie. C’est tout sauf l’œuvre de Szymanowski.

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© Ruth Walz/Opéra national de Paris

On pourra dire que ce spectacle est un scandale, faire jouer cette œuvre magnifique dans une mise en scène aussi nulle étant en soi une honte, et encore plus quand c’est une œuvre rare qui mérite le respect afin de lui donner sa meilleure chance face au public qui ne la connaît pas, mais cela ferait trop plaisir à Gérard Mortier, grand amateur de scandales. On ose espérer que ce massacre est quelque part volontaire, qu’il est une dernière insulte à l’art et au public parisien, si souvent mal traité à tort ou à raison par un directeur qui a tenu avec obstination sa position, pour le meilleur et pour le pire et malgré toutes les attaques, et que Le Roi Roger n’est que la victime collatérale d’une pensée de la mise en scène qui parfois a pu donner du bon mais qui trop souvent se permet dans une provocation puérile et un irrespect narcissique de faire ce qu’il y a de pire. La tradition de Bastille veut qu’à la première d’un opéra le metteur en scène soit nécessairement hué : tradition stupide à laquelle nous n’adhérerons jamais, qui est irrespectueuse des artistes... et qui fait perdre tout sens aux huées quand elles paraissent, à titre véritablement exceptionnel, une évidence. Ce soir, c’était la première fois de toute notre vie de spectateur, malgré tous les spectacles décevants ou moyens que nous avons pu voir, que cela nous a semblé être le cas.

Ceux qui étaient à cette soirée n’ont pas vu Le Roi Roger de Karol Szymanowski, ils ont vu une parodie cynique et médiocre de l’œuvre. Si vous n’y étiez pas, allez-y, courrez-y, savourez cette incroyable musique et ces merveilleux chanteurs, mais n’oubliez pas de fermer les yeux.

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- Paris
- Opéra Bastille
- 18 Juin 2009
- Karol Szymanowski (1882-1937), Le Roi Roger
- Mise en scène, Krzysztof Warlikowski ; Décors et costumes, Malgorzata Szczesniak ; Conception vidéo, Denis Guéguin ; Chorégraphie, Saar Magal ; Lumières, Felice Ross ; Dramaturgie, Miron Hakenbeck
- Le Roi Roger II, Mariusz Kwiecien ; Roxana, Olga Pasichnyk ; Edrisi, Stefan Margita ; Le Berger, Eric Cutler ; L’Archevêque, Wojtek Smilek ; Une Abbesse, Jadwiga Rappe
- Choeurs de l’Opéra national de Paris. Chef des Chœurs, Winfried Maczewski
- Orchestre de l’Opéra national de Paris
- Kazushi Ono, direction











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