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Le retour de René Jacobs à Cosi fan tutte

mercredi 6 octobre 2010 par Philippe Houbert
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René Jacobs
© Harmonia Mundi

Douze ans après l’enregistrement de ce qui fut son premier opéra mozartien au disque, et en pleine campagne de lancement de sa Flûte enchantée, René Jacobs est revenu vers Cosi fan tutte dans une version de concert très scénarisée.

Les principes de Jacobs appliqués à l’univers mozartien sont désormais bien connus : orchestre spécialisé dans la musique ancienne, chanteurs familiarisés avec la musique baroque, esprit de troupe, sens de l’ornementation, fantaisie dans l’accompagnement des récitatifs, tempi plutôt vifs, importance donnée aux récitatifs, etc.
Cette vision qui, il y a une grosse dizaine d’années, pouvait choquer les oreilles habituées à un Mozart « dix-neuvièmisé », même avec grand talent, a été reconnue depuis par la critique du monde entier, chaque nouvel enregistrement étant salué par de nombreuses récompenses.

Il eût été très difficile de supporter l’écoute d’un opéra aussi évidemment théâtral que l’est Cosi en voyant des chanteurs plantés comme des piquets trois heures durant. Très conscient de cet écueil, René Jacobs a utilisé tout ce qu’il était permis de faire sur une scène de concert pour rendre l’action crédible. C’est donc une version de concert où les chanteurs bougeaient au moins autant que s’ils avaient été sur une scène d’opéra, utilisant quelques ustensiles pour illustrer les déguisements, jouant avec l’estrade du chef, voire avec les instrumentistes eux-mêmes. Pas de mise en scène à proprement parler car y manquent costumes, décors et complète direction d’acteurs, mais, au moins sur le plan théâtral, cette soirée fut elle très agréable.

Elle le fut encore plus sur le plan musical. Tout d’abord du fait de la direction très transparente de René Jacobs. On ne peut pas ici parler de direction privilégiant le vertical (l’harmonie) ou l’horizontal (la mélodie). Les deux sont bien présents. Si les tempi sont plutôt sur le mode vif, c’est bien parce que l’action l’exige. N’oublions pas que tout l’opéra, cette si cruelle école des amants, se déroule sur à peine une journée. Il n’y a donc guère place pour les alanguissements.

On sait aussi que Cosi fan tutte fait la part belle aux instruments à vent. Jacobs place ces derniers à sa droite et très à part des cordes, comme Nikolaus Harnoncourt faisait dans le temps mais en plus petite formation. L’alliage construit par le chef entre voix humaines et instrumentales est une vraie merveille, au point, à certains moments, de ne plus savoir qui chante ou joue. La disposition scénique permettant aux chanteurs de se mouvoir au sein ou juste derrière ou devant les musiciens facilite grandement ce résultat.

L’une des grandes difficultés dans l’exécution de cet opéra réside dans l’absolue nécessité de trouver le juste équilibre entre les six personnages, ces trois couples que Mozart voulait résolument, l’un d’opéra seria (Fiordiligi-Ferrando), un autre tiré de l’opéra buffa (Despina-Don Alfonso), le troisième de « mezzo-carattere » (Dorabella-Guglielmo). A d’infimes réserves près, cet équilibre a été magistralement réussi par René Jacobs.

Alexandrina Pendatchanska fut une remarquable Fiordiligi. Voulue ou non, sa relative timidité dans le premier acte (difficile de faire contre poids au torrent de sensualité déversé par sa sœur) s’exprima dans un « Come scoglio », non de matrone courroucée comme trop souvent entendu, mais de jeune femme (trop) sûre de ses principes moraux. Son « Per pieta « du second acte, air redoutable entre tous, fut une merveille de virtuosité technique (quel art de l’ornementation !). Une incontestable confirmation que nous avons avec elle l’une des toutes meilleures mozartiennes du moment.

Marie-Claude Chappuis nous offrit une Dorabella toute de spontanéité, de joie de vivre, de sensualité débridée. Son « Smanie implacabili » du premier acte fut tout simplement anthologique de technique et d’expression. Mais c’est bien l’ensemble de sa prestation ce soir-là qui mériterait une telle appréciation.

La sud-coréenne Sunhae Im nous proposa une Despina « petite peste à souhait », pensant tout manipuler et, à la fin, se faisant rouler dans la farine comme les deux couples d’amant. La chanteuse en fit des tonnes dans le rôle, arpentant la scène dans tous les sens, jouant avec le chef, avec les instrumentistes, achevant ses airs par de très harmonieux sifflotements, aussi à l’aise en médecin du final de l’acte I qu’en notaire de celui du second, le tout sans la moindre ombre de vulgarité. Une jolie technique, un timbre se rapprochant de celui d’Edith Mathis, que demander de plus ?

Face à cet exemplaire trio féminin, la tâche des hommes était très difficile.
Magnus Staveland fut, en Ferrando, le chaînon un peu plus faible de cette magnifique soirée. Le timbre est agréable, le jeu très convaincant, mais ses deux grands airs, le « Un’ aura amorosa » du premier acte, et surtout le « Tradito, schernito » du second, le surprirent presque à court de respiration, d’où des aigus un peu durs. Mais nous insistons bien ici sur le fait que l’ensemble de la distribution se situait à un très haut niveau et que les réserves exprimées ici sur cette performance ne sont que relatives à une globalité.

Johannes Weisser, étonnant Don Giovanni de l’enregistrement dirigé par René Jacobs, confirma cette excellente impression en nous délivrant un Guglielmo de très haute tenue, personnage sans doute plus complexe que le bellâtre assez vulgaire vu et entendu trop souvent. La ligne de chant est parfaite, le timbre séduisant en diable (le duo « Il core vi dono » de l’acte II frôle certain « La ci darem la mano »), la technique vocale et le jeu d’acteurs rejoignent aisément tout ce que le trio féminin produisit ce soir-là.

Marcos Fink complétait très agréablement cette distribution par un Alfonso tirant les ficelles en coulisse et laissant la part belle apparente à sa complice-dupe Despina. La voix peut sembler manquer d’ampleur (on guettera avec intérêt son Sarastro dans l’enregistrement qui sort en ce moment) et de couleur dans l’aigu, mais la performance est plus que satisfaisante dans un rôle qui est, somme toute, le moins gratifiant des six.

Le Freiburger Barockorchester fut parfait mais il fait partie de ces ensembles sur lesquels il semble évident de se répéter. Très joli chœur Gulbenkian, dont les interventions étaient modelées par Jacobs comme une statue par son créateur.

Une incontestable grande soirée mozartienne, comme nous en avions entendu bien peu à Paris cette dernière décennie. Et une jolie boucle accomplie, douze ans après l’enregistrement de ce merveilleux chef d’œuvre, avec le joli clin d’œil que constitue le fait d’employer en Alfonso aujourd’hui le frère de la Dorabella de 1998, la grande Bernarda Fink.

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- Paris
- Salle Pleyel
- 27 septembre 2010
- Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791), Cosi fan tutte, ossia La Scuola degli amanti KV588, dramma giocoso en deux actes sur un livret de Lorenzo Da Ponte
- Alexandrina Pendatchanska, Fiordiligi ; Marie-Claude Chappuis, Dorabella ; Sunhae Im, Despina ; Johannes Weisser, Ferrando ; Magnus Staveland, Ferrando ; Marcos Fink, Don Alfonso
- Sebastian Wienand, continuo pianoforte
- Stefan Mühleisen, continuo violoncelle
- Coro Gulbenkian
- Freiburger Barockorchester
- Petra Müllejans, Konzermeister
- René Jacobs, direction






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