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Le pigeon, le psychiatre et le vieil homme

jeudi 17 avril 2008 par Vincent Haegele
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Jiri Belohlávek
DR

C’est un programme passionnant et bien équilibré que présente l’Orchestre de Paris ces 16 et 17 avril, avec un deuxième concerto de Rachmaninov encadré par deux chefs-d’œuvre de la maturité de Dvorák et Janaček. Le tout emmené par Jiri Belohlávek, éminent représentant de l’école de direction tchèque, dont c’est la toute première apparition à la tête de la phalange parisienne. Attentes, espoirs et déceptions : outre un final du Rachmaninov interprété à l’emporte-pièce par un très raide Nelson Freire, toutes les richesses de la Sinfonietta de Janaček n’ont pas été révélées à un public pourtant bien disposé.

Le concert s’ouvre sur la dernière des quatre ballades symphoniques d’Antonin Dvorák, Holoubek, traduit généralement en français sous le nom de « la colombe sauvage » ou du « pigeon des bois ». Plus précisément, il s’agit de Columba palombus, notre pigeon ramier ordinaire. Voilà pour l’ornithologie, mais les trilles et roucoulement de l’oiseau constituant le fond même de l’histoire, nous étions en droit de clarifier la question. C’est par ailleurs une très belle partition, inspirée et orchestrée de main de maître, faisant la part belle aux cuivres et aux cordes. Le Pigeon ramier clôt une série de quatre poèmes, tous tirés d’un même recueil, Le bouquet des légendes tchèques, de K.J. Erben. Ces légendes toutes plus sanglantes les unes que les autres ont donné envie à Dvorák d’imaginer quatre tableaux symphoniques au schéma assez identique : présentation du cadre et de l’atmosphère – déroulement de l’intrigue – conflit et drame – conclusion tragique. L’écoute du Pigeon ramier fait irrésistiblement penser à L’Ondin, cette maîtresse œuvre qui décline toutes les richesses de la gamme de si mineur. Le schéma dramatique et harmonique en est rigoureusement identique (à l’exception de la tonalité d’ut mineur), comme si le compositeur avait choisi de varier un même thème sur plusieurs poèmes symphoniques à la fois. L’interprétation que propose Belohlávek est à ce titre très en phase avec l’idée initiale : il ménage l’arrivée des paroxysmes orchestraux et rend parfaitement audible le caractère luxuriant de la nature de la campagne tchèque (on pense au Royaume de la Nature, un autre poème symphonique de Dvorák). L’orchestre suit bien et ponctue le discours général par d’impressionnantes interventions des cuivres. Dommage que les bois (hormis la clarinette basse, dont la partie est d’une rare intensité) se tiennent autant en retrait.

Le pigeon ramier n’est pas un hors-d’œuvre destiné à faire taire les appétits du public. Mais c’est Nelson Freire que l’on attend. Après sa très personnelle et très convaincante interprétation du Concerto n°1de Brahms, qu’allait-il en être de son Rachmaninov ? D’emblée, l’on se sent mal à l’aise : son attaque introductive accentue délibérément l’aspect « carillon » voulu par le compositeur, en produisant des arpèges inhabituels. Est-ce d’ailleurs délibéré ? Nous ignorons si le pianiste a voulu donner une interprétation très historicisante de l’œuvre, en la replaçant dans son contexte d’écriture, à savoir la crise morale profonde de Rachmaninov et son traitement par le docteur Dahl. Dans tous les cas, le malaise persiste du début jusqu’à la conclusion finale : le tempo est très (trop) enlevé, le toucher dur et le ton très uniforme. Le climax du premier mouvement arrive presque sans que l’on s’en rende compte, assez violent. L’impression est cependant mitigée, d’autant que le deuxième mouvement, Adagio, est tout sauf un Adagio. Peu de rubato, un dialogue nerveux et pas toujours clair entre le soliste et l’orchestre, qui laisse un peu décontenancée la clarinette soliste, dont le grand morceau de bravoure sonne trop clair et trop en-dehors. Toutefois, cette vision si personnelle de l’œuvre, qui pouvait se révéler intéressante, ne tient plus la route dans le final. Après cet Adagio enlevé à la hussarde, le tempo du finale ne peut qu’être encore rehaussé, ce qui met en danger tout le monde, et le soliste en premier lieu. Les failles apparaissent, la technique est moins sûre, tandis que dans l’orchestre, subsistent de très clairs problèmes d’équilibre. L’attaque du fameux deuxième thème « romantique », aux altos et aux hautbois est âpre, pour ne pas dire laid. Par bonheur, l’on remarque que les passages intermédiaires, contrepoint et fugato, sont exceptionnellement bien travaillés, ce qui n’est pas toujours le cas, même en studio. On se surprend alors à plus écouter le dialogue des violons et des basses que le discours du soliste. La conclusion, haletante comme il se doit, laisse un goût d’inachevé : que Nelson Freire ait voulu se démarquer en présentant une version antiromantique au possible, soit. Qu’il se soit livré à une telle démonstration de technique uniforme, de la première à la dernière mesure, est bien plus critiquable.

Retour au symphonique pur avec ce concerto pour orchestre qu’est la Sinfonietta de Janaček. Neuf trompettes additionnelles, deux Wagner-tuben, quatre trombones et tuba : c’est une orgie de cuivres qui ouvre cette œuvre en tous points démesurée, écrite par un vieil homme au regard malicieux et à la verve intacte. Nous nous rappelons notre première découverte de la partition : « Ah ! On peut faire tout ça avec un orchestre ? » L’interprétation qui en est donnée est cependant un peu en-dessous de nos attentes. Les timbales, tout d’abord, qui interviennent dans la fanfare introductive et dans le finale : il s’agit sans aucun doute de l’un des plus grands morceaux de bravoure pour ces instruments. Mais quel robinet d’eau tiède avons-nous eu ! Là où Vaclav Neuman, dans son interprétation de 1982 avec la Philharmonie tchèque fait claquer ses chaudrons et résonner ses cuivres avec une clarté extraordinaire, nous avons droit à un son terriblement opaque, qui ne correspond absolument pas à l’esprit de « musique de plein air » que Janaček avait imaginé. Problème de choix de baguettes ? Acoustique de la salle Pleyel ? Par bonheur, les trois mouvements centraux, qui font plus appel aux cordes et aux bois sont brillamment enlevés. Les solos de flûtes, les interventions des cuivres bouchés (décidément, le pupitre de trombones est en grande forme) et surtout la cohérence et l’unité des violons, donnent autant à voir qu’à entendre. Jiri Belohlávek dirige avec précision et tempérament : son retour, pour un deuxième concert, ne pourra qu’être le bienvenu.

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- Paris
- Salle Pleyel
- 16 avril 2008
- Antonin Dvorák (1841-1904), Le pigeon des bois, poème symphonique ; Sergueï Rachmaninov (1873-1943) Concerto n°2 pour piano et orchestre ; Leoš Janaček (1854-1928) Sinfonietta
- Nelson Freire, piano
- Orchestre de Paris
- Jiri Belohlávek, direction











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