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Le passage du temps

jeudi 9 octobre 2008 par Vincent Haegele
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Elliott Carter
© Ph. Gontier

On le sait depuis toujours, le temps est le seul juge capable de faire la part de ce qui subsistera une fois les générations effacées et leurs contingences avec. Cette fulgurance du temps qui passe, l’angoisse de la seconde écoulée semble avoir affecté particulièrement les compositeurs de notre temps et de celui tout juste passé, au point de voir développer des systèmes de battues extrêmement complexes. Pour le meilleur, et évidemment pour le pire. Le panorama proposé par l’Ensemble Intercontemporain ce vendredi 3 octobre à la Cité de Musique donnait à entendre de nombreuses propositions, mais peu de réponses. Avec pour fil conducteur, la figure consacrée d’Elliott Carter.

Susanna Mälkki est décidément une directrice d’ensemble hors du commun, capable de passer des palinodies de Carter à l’univers éthéré et cérébral de Per Nørgård avec une facilité et une grâce déconcertantes. Art consommé de la gestuelle, sens inné de la rythmique, Susanna Mälkki a su donner à un programme aux allures un peu disparates une cohésion et une force d’une rare audace. Comme toujours, les créations et les reprises voisinent avec des pièces déjà inscrites dans le répertoire. Elliott Carter, qui, rappelons-le fête ses cent ans cette année, figure en bonne place avec une œuvre expérimentale déjà bien datée, le Double concerto pour clavecin et piano, et une magnifique création de la maturité, l’Asko Concerto. Le chemin parcouru en cinquante ans par ce compositeur atypique ne cesse d’intriguer. Entre eux, se profilent les ombres de Nancarrow et de Stockhausen, solides et imposantes.

Mais c’est avec un hommage inattendu et touchant à Mauricio Kagel, récemment disparu, que Susanna Mälkki choisissait de débuter son cycle en interprétant deux des Dix marches pour rater la victoire. Courtes, incisives et à la tonalité nettement homophoniques, ces miniatures témoignent autant du savoir-faire que de l’humour d’un compositeur qui avait su adopter un langage inhabituel, léger et parfois cynique à l’égard de ses contemporains : les cordes graves tressautent, une clarinette basse se détache au-dessus d’un rythme obsédant… Ces deux petites pièces ne pouvaient être mieux choisies pour cet hommage à un compositeur qui nous manque déjà et qui avait su développer un langage si personnel.
Par conséquence, c’est avec un esprit très allégé que l’ensemble attaquait l’Asko Concerto de Carter.

Il s’agit d’une pièce pour le moins attachante, très bien construite et plus articulée autour de la recherche de la couleur que de la seule métrique temporelle. Il faut convenir aussi que la battue très distinguée de Susanna Mälkki aide à survoler les redoutables pièges rythmiques que le compositeur, fidèle à ses habitudes, s’est amusé à semer ici ou là sous les doigts de ses interprètes, en témoigne, par exemple, l’intervention de la harpe aux alentours des deux tiers de la pièce. Asko Concerto, une symphonie de chambre (Kammersymphonie) écrite en 1999, appartient à un Carter plus jeune que jamais, débarrassé de certains tics de langages et manifestement à la recherche d’un univers sonore plus personnel que jamais. Peu de compositeurs ont associé avec un tel savoir-faire la sonorité chaude de la clarinette avec celle, plus rude et ronflante, de la contrebasse. Bien qu’il recoure en définitive à des combinaisons instrumentales relativement classiques (hautbois, alto, cor, par exemple) au début de la pièce, des éléments inhabituels viennent frapper l’oreille de l’auditeur, comme un dialogue entre le violon et la trompette, véritable tour de force d’équilibre, si l’on considère les éléments d’accompagnement qui continuent de surgir ici et là (on remarque la partie passionnante du piano, entre autre, véritable épine dorsale de la pièce). En définitive, nous aurions pu encore poursuivre ce développement pendant de longs paragraphes, si le seul Asko Concerto avait été programmé : il serait par ailleurs intéressant de l’écouter tant en introduction qu’en conclusion de concert, ne serait-ce que pour juger de sa portée sur un temps relativement court. Nous aurons l’occasion d’expliciter cette réflexion encore un peu obscure à la fin de ce compte-rendu.

Le concerto de Carter laisse la place à deux créations originales, les orchestrations de deux des soixante Études pour piano mécanique de Conlon Nancarrow, musicien de génie ayant pressenti dès les années 1920-1930, suite à sa rencontre avec Henry Cowell, l’importance à venir des procédés mécaniques dans le processus de l’écriture musicale. Mais cette musique mécanique, car confiée à un instrument privé d’interprète, n’en est pas moins remarquablement pensée et écrite, et les orchestrations réalisées par Arnaud Boukhitine et Sébastien Vichard, respectent, bien qu’en s’éloignant beaucoup de l’esprit initial, la recherche harmonique opérée par l’ermite de Mexico [1]. La première pièce (Étude 2a) recourt aux vents et aux cordes graves pour une évocation humoristique de chants traditionnels américains, adaptés rythmiquement avec beaucoup de science. La deuxième (Étude 20) fait appel à un effectif plus large et privilégie l’étagement sonore au détriment du seul rythme. La démonstration est convaincante.

Moins convaincante, hélas, la création française de Scintillation, courte pièce écrite en 1993 par Per Nørgård, qu’on aura connu plus inspiré et moins ronronnant. Sensée s’appuyer sur les phénomènes optiques que l’on observe à la surface de l’eau, Scintillation est en fait une banale évocation de procédés instrumentaux sans trop d’intérêt, lesquels oscillent entre pizzicati « Bartók », bruissements de flûte et jeux sur les harmoniques du piano. Le tout est mis bout à bout, sans imagination, à la façon d’une pelote de laine que l’on dévide. Bref, peu de choses à dire sur un morceau très décevant et très creux. L’entracte est bienvenu, d’autant que la reprise réclame au spectateur toute son attention.

Zeitmasse est sans aucun doute une pièce difficile d’accès pour qui ne connaît de Stockhausen que les effets électro-acoustiques et les performances avec hélicoptère : cinq instruments (flûte, hautbois, cor anglais, clarinette et basson), un chef d’orchestre dont la présence est rendue nécessaire du fait de la complexité sans nom de la rythmique. Les cinq mouvements se succèdent sans reprendre haleine, « suivant les capacités respiratoires » des instrumentistes. Si l’interprétation des membres de l’EIC ne souffre aucune critique (clarté de son, concentration extrême), il n’en reste pas moins que quelques interrogations subsistent sur l’extrême virtuosité d’une telle pièce, dont l’effet sonore s’estompe immédiatement la dernière note envolée. Après tout, on a cloué facilement au pilori les pièces de Paganini, jugées parfois vaines et ne nécessitant qu’une bonne maîtrise technique : Zeitmasse est en quelque sorte un formidable moteur d’avion, réclamant attention et réflexion ; mais sitôt éteint, peu de choses survivent.

Ce concert exigeant se conclut sur une autre pièce très démonstrative, le Double concerto pour clavecin, piano et deux ensembles de chambre d’Elliott Carter. Entre le Carter de cette œuvre (1961) et celui du précédent Asko Concerto, un véritable fossé s’est creusé. La pièce tient autant de l’expérimentation formelle que de procédés déjà développés par Messiaen (harmonies, étagements sonores) et le même Conlon Nancarrow (polyrythmie) : deux orchestres s’affrontent, soutenant alternativement un clavecin oscillant entre atonie et surpuissance et un piano relativement effacé (à l’exception de la cadence précédant la coda). Bien que maîtrisé de bout en bout, le Double concerto semble avoir supporté plus ou moins moyennement l’épreuve du temps : les fameuses dynamiques rythmiques, au centre de la réflexion cartérienne, se diluent peu à peu du fait de l’absence totale de lignes de force. Il n’en reste pas moins que les performances croisées d’Andreas Skouras au clavecin et de Sébastien Vichard au piano aident à comprendre ce langage complexe si prompt à se dérober. Et Susanna Mälkki, une fois encore, triomphe avec une aisance insolente de toutes les arguties harmonico-rythmiques du compositeur. Une soirée qui méritait d’être vécue !

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- Paris
- Cité de la Musique
- 02 octobre 2008
- Elliott Carter (1908), Asko Concerto pour ensemble ; Double concerto pour clavecin, piano et deux ensembles de chambre ; Conlon Nancarrow (1912-1997), Étude 2a (arrgt pour petit ensemble par Arnaud Boukhitine) et Étude 20 (arrgt Sébastien Vichard) ; Per Nørgård (1932), Scintillation, pour sept musiciens ; Karlheinz Stockhausen (1928-2007), Zeitmasse pour cinq bois
- Andreas Skouras, clavecin
- Sébastien Vichard, piano
- Solistes de l’EIC
- Susanna Mälkki, direction

[1Nancarrow a longtemps vécu dans la banlieue de Mexico et obtiendra la nationalité mexicaine en 1955.






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