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Le paradis pour Gabriel Fauré ?

lundi 14 février 2011 par Thomas Rigail
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Paavo Järvi
© Mathias Bothor

Depuis sa prise de fonction à la tête de l’Orchestre de Paris, les incursions de Paavo Järvi dans la musique française n’auront que partiellement convaincu : une excellente Péri de Dukas pour l’ouverture de la saison, un sobre Harold en Italie qui aura pu laisser perplexe, une suite de Daphnis qui laissait poindre le style du chef sans pleinement convaincre… Dans ce concert tout Fauré, le chef estonien approche le matériau sans affectation, sans sentimentalisme mais avec une prudence qui ne sortira pas les œuvres du brouillard suranné dans lesquelles les plongent un chœur décevant et un orchestre qui se laisse aller à ses défauts.

L’Élégie pour violoncelle et orchestre sera une bonne occasion de comprendre ce qui ne va pas dans les cordes de l’Orchestre de Paris : le premier violoncelle solo de l’orchestre Eric Picard, ici propulsé soliste, révèle une tendance à exalter une expressivité brouillonne et superfétatoire, qui passe principalement par un vibrato permanent qui noie l’intonation et par des phrases frictionnées dans le déni de la simplicité et de la sobriété. Est-il besoin d’écraser les notes de la fin de la deuxième phrase (4 mesures avant B), pour mieux susurrer, de manière tout à fait affectée, le pp qui suit, ou de dissoudre la clarté des lignes du poco più animato dans un bourdonnement qui est sans doute une manière d’expliciter l’intensité du geste mais qui ne fait que la dilater dans cette impression d’esprit et d’exécution qui domine l’exécution ? Ce mélange de sentimentalisme réel et de volonté de maintien dans un « bon goût français », cette façon de donner « quelque chose de l’âme » dans le geste tout en le limitant avec toutes sortes de manières, est la source d’une artificialité sensible qui fausse complètement la musique de Fauré, et si cette interprétation est représentative d’une certaine manière de penser cette musique au pupitre des violoncelles voire à l’orchestre entier, on comprendra aisément que cette affectation du soliste ne rencontre comme complément qu’un orchestre indolent, handicapé par sa propre volonté de donner quelque chose sans le donner entièrement dans toute l’intensité musicale du geste : la partie en Lab majeur s’offre un flou artistique total, la pulsation évanouie et les bois ne sachant visiblement pas comment phraser de manière efficace ce petit motif pointé et entonnant une claudicante course de relais, et les cordes, à l’exception des premiers violons, semblent confondre en permanence « jouer fin » et « jouer flou » (il est vrai que cela commence par la même lettre). C’est un problème redondant de tout le concert : l’imprécision des attaques de cordes, voire le refus de la coordination dans la précision à des fins de pseudo-évanescence des couleurs, entraîne comme dans la séquence en Lab majeur précitée une texture d’une terne déliquescence, incapable de manifester le mouvement intérieur de l’orchestration (tous les motifs en double-croche des altos et violoncelles sont inaudibles) au profit d’une succession aplanie d’harmonies, qui dilue les œuvres en une sorte de mélodie accompagnée continue qui ne semble pouvoir être donnée en dehors d’une fadeur opiniâtre, d’autant que les bois, s’acclimatant à l’atmosphérisme ambiant, semblent vouloir jouer les abonnés absents, à l’exception de quelques solos bien droits et polis.

Le Psaume Super flumina Babyloni, page de jeunesse donnée en public pour la première fois ce soir, entérinera le geste chez le chœur : des problèmes de mise en place entre chœur et orchestre se font entendre dès la fin de la première phrase avec les voix d’hommes déphasées, les incertitudes paraissent abonder dans les voix individuelles avec de nombreuses attaques décalées au sein des pupitres, et la modération confine à une réserve démesurée dans la plupart des interventions dans les nuances piano… L’absence d’un chef de chœur permanent à la tête du Chœur de l’Orchestre de Paris depuis juin 2010, celui-ci étant préparé ici par Stephen Betteridge, est peut être responsable de l’accumulation d’imprécisions et des faiblesses prégnantes d’un chœur qui ne sortira que rarement de la fragilité pendant tout le concert. Néanmoins, Paavo Järvi semble plus à l’aise dans l’écriture romantique académique et impersonnelle de l’œuvre : il insuffle une certaine énergie à l’accompagnement et conserve une bonne continuité à ce qui restera une page très secondaire. A noter néanmoins de bonnes interventions du quatuor de solistes dont le programme ne donne pas les noms, pour le passage le plus réussi de l’exécution, avec un accompagnement qui s’affine sans perdre en impulsion.

Le Cantique de Jean Racine est du même ordre : chœur incertain dans ses attaques et cordes diluées dans l’indéfini jusqu’à ne produire qu’un glissement d’harmonies criblées par une harpe elle bien présente, et des bois qui ânonnent des mélodies indistinctes, mais on se satisfera de retrouver le sens si aigu de la respiration du chef (« que tout l’enfer fuie au son de ta voix », superbe) qui tient la partition, sur un tempo assez rapide mais sans presser, dans un seul mouvement.

Le Requiem est donné dans sa dernière version pour orchestre. L’introduction du Kyrie montre une solide intégration de la continuité des phrases de la part des cordes graves, mais déjà une certaine prudence domine : des ff très mesurés n’empêchent pas une conception binaire des nuances, avec des pp (à B) qui sont malgré cela apposés par un chœur incertain. A partir de l’andante, le chef livrera ce qu’on peut attendre de lui dans une telle partition : dans un tempo allant sans se laisser déborder, sans afféteries expressives, articulant la continuité du discours aux cordes graves plutôt qu’à un chœur décidemment fragile (pour ne citer qu’un exemple, à E, les soprano seules dominées par les altos et violoncelles), il livre une interprétation attentive, sobre et équilibrée, d’une discrète tension à son meilleur, d’une distance polie dans ses moins bons moments. Le début de l’Offertoire laisse apparaître les moyens réels du chœur, avec des ténors et altos d’un bel équilibre, mais l’accompagnement orchestral manque de précision rythmique, en particulier durant le solo de baryton avec des appogiatures dilapidées dans les premières mesures, solo dans lequel Matthias Goerne se montre égal à lui-même, mais guère plus.

Beau timbre mais chant un peu rigide, dilué dans une linéarité dépersonnalisée et un vibrato court mais envahissant, Chen Reiss livre un Pie Jesus qui n’atteint pas tout à fait la simple limpidité que semble chercher Paavo Järvi qui guette les coins de la partition où il pourra insuffler discrètement de la présence à la progression (le court crescendo avant l’expressivo à D, belle réponse des cordes au milieu d’autres réponses réussies). Chose qui ne fonctionne pas toujours : avant l’a capella sur Lux aeternam luceat eis de l’Agnus Dei, il est un peu osé de demander aux cordes de disparaître de cette manière... elles cahoteront un peu. A l’opposé, la conduite jusqu’au climax à G est l’un des rares moments de tout le concert où la capacité de Järvi pour équilibrer le discours peut se faire entendre. Le Più mosso du Libera me et sa suite paraissent eux artificiellement construits : rares moments dramatiques de la partition, ils font, par-delà les décalages entre chœur et orchestre, ressortir le rachitisme de la texture globale et le côté parfois anguleux du chœur (avec des accents exclamés sur les dernières phrases (entre K et L)). L’In Paradisum achève ce tableau pas vraiment paradisiaque : les sopranos sont ingénues en timbres plutôt que séraphiques en précision de l’exécution, le chef livre une direction univoque avec quelques respirations « vers l’intérieur » finement menées (notamment sous « aeternam habeas… ») au milieu d’une vision plus naïve que céleste, resplendissant d’une certaine atonalité expressive.

Atonalité expressive qui domine rétrospectivement ce Requiem : sans mystère et sans lumière, sa sobriété aurait été salutaire si elle n’avait pas confiné sur la longueur à la fadeur qui semble relever d’une conception générale qui veut d’une manière un peu trop automatique, sans recul sur le matériau, faire de la discrétion son moteur principal mais qui à force de vouloir signifier à demi-mot, hors de toute intensité effective, ne signifie plus rien du tout, et se confine dans une jolie et ingénue procession des sons qui n’a de l’innocence que l’inoffensivité et du céleste que l’apparence. Les faiblesses récurrentes du chœur et son manque d’assurance, ainsi que le manque de présence des bois et des cordes qui sont encore loin d’avoir l’assurance d’attaque suffisante pour dominer les nuances les plus retenues – un orchestre qui pense également sans doute la musique de Fauré comme l’une de ses chasse-gardées, alors qu’elle est précisément à repenser pour la faire sortir de l’insignifiante léthargie qui domine son exécution – sont sans doute plus en cause que la direction de Järvi qui confère ponctuellement une tension salvatrice au geste orchestral et maintient l’œuvre hors du sentimentalisme désuet qu’il frôle parfois, sans pour autant trouver une réelle porte de sortie à l’atonie dominante. Le problème de l’incarnation de l’intensité dans la retenue ne sera pas ici résolu, ne laissant qu’une agréable image d’Épinal, tout de même un peu trop floue pour être tout à fait charmante. Compte tenu des affinités que Paavo Järvi a pu montrer avec l’Orchestre de Paris dans les musiques de Sibelius ou Prokofiev, on restera malgré tout perplexe devant les choix d’un tel concert, destiné à constituer le deuxième disque du directeur musical avec son nouvel orchestre : on l’imaginerait bien plus à sa place dans les musiques de Koechlin, Roussel ou Schmitt, plutôt que dans une musique qui maintient l’orchestre, en tout cas exécutée sous cette forme, dans ses mauvaises habitudes et ne le montre pas sous son meilleur jour. Ah oui, il y avait aussi la Pavane pour chœur et orchestre en introduction du concert : on n’en voudra pas à Järvi de ne pas être capable de transformer de la soupe en festin.

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- Paris
- Salle Pleyel
- 09 février 2011
- Gabriel Fauré (1845-1924), Pavane pour chœur et orchestre ; Elégie pour violoncelle et orchestre en ut mineur ; Psaume CXXXVI Super flumina babylonis ; Cantique de Jean Racine ; Requiem
- Eric Picard, violoncelle
- Chen Reiss, soprano
- Matthias Goerne, Baryton
- Chœur de l’Orchestre de Paris
- Orchestre de Paris
- Paavo Järvi, direction











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