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Le mystère de Polieukt

jeudi 10 novembre 2011 par Jean-Charles Jobart
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Jan Jakub Monowid, Polyeucte
© David Herrero

Commande de l’Opéra de chambre de Varsovie où il fut créé le 20 octobre 2010, le Polieukt de Zygmunt Krauze vient de célébrer sa création française au Théâtre du Capitole de Toulouse ce 5 novembre 2011. Il faut ici féliciter ce théâtre pour sa politique d’ouverture qui permet au public toulousain à la fois de retrouver de grands classique et de s’ouvrir à des oeuvres rares – pensons par exemple à l’Oberon de Weber ou au Mahagony de Weil - et au répertoire contemporain – notamment l’Œdipe d’Enesco ou le Faust de Fénelon.

L’argument de l’opéra est bien sûr l’histoire de Polyeucte, martyr chrétien dans l’Arménie du IIIe siècle qu’une foi inébranlable conduit à la mort. Au cours d’une fête, Polyeucte, nouvellement baptisé, renonçant à l’amour de Pauline, brise les idoles des divinités romaines. Félix, gouverneur d’Arménie, doit faire supplicier ce gendre qu’il aime, malgré les suppliques de Pauline. En prison, Polyeucte exprime à tous son mépris du monde et choisit de s’élever à la gloire céleste. Zygmunt Krauze avait déjà abordé en 1987 le Polyeucte de Corneille, dont il avait composé une musique de scène pour la production de Jorge Lavelli à la Comédie-Française. Dans ce nouvel opéra, le compositeur se refuse à toute esbroufe par une orchestration simple et modeste et le refus de la mélodie facile : face à la tragédie chrétienne, la musique se veut vecteur et non fin en soi. La partition, qui fait parfois songer aux rythmiques de The Age of Anxiety de Bernstein ou aux constructions, accumulations et résonances d’accords de Gorecki, cherche d’abord à servir la prosodie et la dramaturgie au moyen de chromatismes et d’effets d’accentuation. La musique, assez uniforme, est ici soumise au mot, donnant la priorité à la voix soutenue par l’orchestre et à la création rapide d’atmosphères.

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Aleksander Kunach, Néarque ; Jan Jakub Monowid, Polyeucte
© Opéra de chambre de Varsovie - Jaroslaw Budzynski

De même, le livret fait une épure austère, dans une langue moderne et directe, de la pièce de Corneille, laissant moins place au suspens et au sublime cornéliens qu’à la mécanique inéluctable de la tragédie. De là une moindre théâtralité, faisant plus songer aux mystères du Moyen-Age sur la vie des saints qu’aux pièces du XVIIe siècle. Car, à contre-sens de l’œuvre de Corneille où Polyeucte est d’une héroïque intransigeance dans les devoirs de sa foi, insensible à la douleur d’une Pauline qui devient la véritable héroïne de la pièce, l’opéra de Zygmunt Krauze est une œuvre sur le fanatisme, dont Polieukt est le véritable sujet et l’anti-héros et où Pauline semble plus effacée. S’y opposent en particulier avec habileté au début de l’opéra l’amour chrétien et spirituel de Polieukt pour Neark, où l’attirance sexuelle est palpable, à l’amour terrestre et temporel de Polieukt pour Paulina, devenu froid et distant.

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Marta Wyłomańska, Pauline ; Jan Jakub Monowid, Polyeucte
© David Herrero

La mise en scène, simple et sage de Jorge Lavelli, sert parfaitement ces ambiguïtés. Dans un décor épuré tout de noir laqué, il sait avec finesse faire varier quelques éléments et lumières afin d’évoquer en toute sobriété les différents espaces extérieurs et intérieurs des personnages tout de blanc grimés. Point de superflu dans cette mise en scène, mais une simplicité toute au service de l’esthétisme et de l’humanisme. La première scène du dialogue chanté entre Polieukt et Neark est à ce titre exemplaire d’économie, de beauté et d’expressivité.

Côté distribution, il faut saluer la performance de Jan Jakub Monowid qui offre à la scène un Polieukt éblouissant d’expressivité. Le contre-ténor offre une voix puissante au timbre riche, impressionne par la souplesse de ses lignes musicale, sa tenue de souffle et ose toutes les nuances du cri jusqu’au murmure. Son monologue de prison constitue assurément l’un des sommets de l’œuvre. De même, Aleksander Kunach est un Neark remarquable. Moins théâtral sans doute – mais le personnage l’impose -, le ténor a développé, avec une voix chaude et généreuse, un chant plein de fougue et de brillance. La soprano Marta Wylomanska en Paulina a réalisé une remarquable prestation théâtrale, exprimant à merveille la peur et le désespoir. Cependant, si sa voix développe des graves magnifiques, les aigus ont semblé parfois un peu durs et métalliques. Il faut enfin remarquer l’intervention de Dorota Lachowicz en Stratonisa, qui, en une scène, développe un chant d’une délicatesse et d’une pureté rares.

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Aleksander Kunach, Néarque ; Jan Jakub Monowid, Polyeucte
© Opéra de chambre de Varsovie - Jaroslaw Budzynski

Cette distribution vocale est mise en valeur par Ruben Silva qui, à la tête du Sinfonietta de Varsovie, a parfaitement servi la partition et les chanteurs. L’orchestre a excellé par sa nervosité et sa cohérence dans une partition difficile. Le chœur formé par les solistes de l’Opéra de chambre de Varsovie a quant à lui ébloui par la pureté des voix, ciselant de riches accords où chaque note se détachait parfaitement, construisant des rythmes saccadés et des tintinnabulations avec une cohérence sans faille.

En accueillant cette production polonaise et les artistes polonais de la création mondiale de Polieukt, le Théâtre du Capitole de Toulouse a montré une belle audace saluée par un public reconnaissant de découvrir une palette toujours plus riche de ce que la scène d’un opéra peut offrir aux yeux, aux oreilles et au cœur. Cette production de Polieukt aura assurément su contenter les trois.

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- Toulouse
- Théâtre du Capitole
- 04 novembre 2011
- Zygmunt Krauze (né en 1938), Polieukt. Opéra en cinq tableaux sur un livret d’Alicja Choińska et Jorge Lavelli d’après Polyeucte de Pierre Corneille.
- Jorge Lavelli Mise en scène et lumières ; Marlena Skoneczko Scénographie ; Dominique Poulange Collaboration artistique
- Andrzej Klimczak, Félix ; Jan Jakub Monowid, Polyeucte ; Artur Janda, Sévère ; Aleksander Kunach, Néarque ; Marta Wyłomańska, Pauline ; Dorota Lachowicz, Stratonice ; Dariusz Górski, Albin ;
Mateusz Zajdel, Fabian
- Ensemble des solistes de l’Opéra de chambre de Varsovie
- Sinfonietta de Varsovie
- Ruben Silva, direction





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