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Le mystère Norrington

lundi 21 avril 2008 par Théo Bélaud
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Roger Norrington
DR

Pour des raisons tout à fait indépendantes de notre volonté, expliquées et commentées plus bas, nous ne vous rendrons compte que de la seconde partie du concert donné Salle Pleyel par Nicholas Angelich, Roger Norrington et l’Orchestre de la SWR de Stuttgart : une Sixième de Bruckner étonnante et parfois à tomber. Et soyez assurés que ce jugement est d’autant plus enthousiaste et sincère que nous nous attendions, après une heure des plus chaotiques, à une soirée du genre « gags et cauchemars ». Pourquoi ? A cause d’un préjugé à la tête du client, ou du moins de son CV. On ne nous y reprendra plus de sitôt : la réputation sulfureuse voire détestable de Norrington dans ce répertoire serait-elle un exemple inhabituel de surfait ?

NB : vous pouvez à fort bon droit n’être pas intéressé par notre expérience de l’organisation exotique de la Salle Pleyel. Auquel cas, vous pouvez aller directement au titre suivant.

Nous nous retrouvons d’abord englué dans la file d’attente inhabituellement étirée du guichet des invités (ce qui comprend la presse, les institutionnels, les amis, etc.). Or, la file se révèle vite immobile. Bug informatique ? Panne d’imprimante ? Manque de personnel ? Pas du tout. A l’heure prévue de début du concert, on nous annonce qu’il n’y a... plus de places. Murmures et grognements sèment la panique. On pare au plus pressé. Les « invités » sont répartis en groupes et sont dirigés vers les premier et second balcons, avec consigne de s’installer sur les marches. Quelques uns (les handicapés, par exemple), lâchent l’affaire. Les autres dont votre serviteur, disciplinés, se mettent en rang et obtempèrent. Une fois dans l’ascenseur, on nous explique qu’il serait, malgré le désagrément, de bonne convenance de rentrer discrètement car le concert a commencé ! Nous faisons remarquer que ce qui serait de bonne convenance serait peut-être de ne pas rentrer du tout. Objection de conscience au succès populaire mitigé...

Finalement, une ouvreuse compréhensive et fort aimable nous propose de nous emmener dans un salon du personnel où le concert est retransmis en direct sur télévision. Nous y retrouvons parmi les employés de Pleyel quelques autres « ex-invités » également objecteurs de conscience. Situation tellement burlesque qu’une bonne humeur générale ne tarde pas à s’installer. Il y a de quoi par ailleurs : les larges bancs de cuirs sont plus confortables que les sièges en tissus et nulle convention sociale n’empêche de s’y avachir. Comme il y a de la lumière, il est possible de suivre la partition comme chez soi.

Vous comprendrez bien que, par principe évident de sérieux, nous ne donnerons pas d’avis sur ce Concerto pour piano N°2 de Brahms. Si votre curiosité est vraiment insatiable, voici quelques « choses vaguement vues et entendues » : les tempos étaient globalement bons, sauf celui du finale, trop rapide ce qui est un grand classique ; la petite harmonie et les cors paraissaient très engagés, et le grand trille de la coda du finale semblait très impressionnant. Le violoncelle solo du troisième mouvement, très juste et son accompagnement, équilibré. Nous ne vous surprendrons pas en disant qu’Angelich n’était manifestement nullement impressionné par la difficulté de l’oeuvre et l’endurance exceptionnelle qu’elle requiert. Mais impossible de juger de quoi que ce soit d’autre, compte tenu de la balance dynamique totalement défavorable au soliste de la retransmission.

Enfin, nous partons (après la seconde partie, précision importante) à la pêche aux informations sur les raisons de tout ce marasme. Nous découvrons que personne ne sait rien et en est réduit à des conjectures. Une semble faire l’unanimité des agents d’accueil : des invitations sont envoyées systématiquement et automatiquement à un grand nombre de personnes qui ne viennent jamais... sauf ce soir où elles sont venues (et en avance, en plus !). Comme elles ne viennent jamais, on donne leurs places d’invités à ceux qui les demandent (nous, par exemple, via l’Orchestre de la SWR), ce qui contribue à remplir la salle. Sauf ce soir, où elle était trop bien remplie ! Résumons : les responsables de la Salle Pleyel distribuent des fauteuils de secrétaires perpétuels (et immortels ?) qu’ils pourraient aussi bien donner au coup par coup à ceux qui les demandent, ou tout simplement vendre, et quand ils sont débordés par la manoeuvre, ils laissent leurs subalternes non seulement gérer l’intendance, mais se débrouiller avec la ligne de relations publiques.

Volksfest !

Nous trouvons une sympathique place sur le côté jardin de l’arrière-scène. Ces places, sachez-le, ont leurs inconvénients, mais aussi des agréments certains. Ceux qui ne peuvent pas envisager de payer moins de 80 euros leurs places ne savent pas ce qu’ils perdent (ces places coûtent en général 20 euros). En tous cas, riche idée, imprévue tant par ses causes que ses conséquences. Les conséquences ? Allons-y de suite. Nous nous faisons rapidement la réflexion à l’audition que Norrington laisse ses cordes s’exprimer avec leurs moyens « normaux », - entendez avec vibrato - et que le concert ne va pas être aussi pénible qu’attendu. Ce n’est pas possible autrement ? Mais si ! Une observation attentive des mains gauches tous azimuts nous plonge dans une sacrée perplexité. Car personne ne vibre d’un iota. Sauf à certains endroits stratégiques, comme le thème de violoncelles de l’adagio [1]. Stupéfaction. Car cela sonne, et cela sonne bien. Ce n’est pas tout à fait le Bruckner Klang de Giulini/Vienne dans leur Neuvième, mais c’est du Bruckner. Certes, la « gentille » Symphonie n°6, avec ses bois par deux, ses trois trompettes et trois trombones, ses quatre petits cors, et son absence de tubas ténors. Mais nous ne sommes pas là pour nous perdre en conjectures, et profitons de la fête.

Car Roger Norrington a une conception festive de l’oeuvre en général, et de son volet initial en particulier. Cela se défend très bien : le thème principal est une quasi-citation du retour majestueux d’un thème secondaire du finale de la Symphonie N°4., finale que Bruckner avait intitulé « Volksfest » (fête populaire) dans la seconde édition de 1878 [2]. Nous n’avons pas fait ce raisonnement avant, ni après l’exécution, mais pendant, ce qui semble attester qu’il y avait quelque chose de bon à cette intention. Les intentions, du reste, sont simples et bien mises en oeuvre. Là encore, surprise : rien de chichiteux ni dans la direction ni dans le jeu des pupitres. Norrington, débonnaire et en sympathie manifeste avec ses collègues, dirige simplement et efficacement, sans histrionisme mais en accompagnant intelligemment les entrées. Son attention à la partition est évidente - des verres progressifs lui éviteraient cependant d’avoir à y coller le nez de temps à autres. L’engagement des pupitres est incontestable, et particulièrement remarquable aux altos et seconds violons. La disposition, rarement usitée, contribue à responsabiliser les pupitres : violons en vis-à-vis, violoncelles et altos au centre, contrebasses séparées des violoncelles et alignées en fond de scène. Carlos Kleiber employait volontiers cette organisation, qui clarifie souvent les textures dans le répertoire post-romantique, à condition de disposer de musiciens compétents et concernés, capables de se prendre en main. Ce qui est le cas avec ceux de Stuttgart.

Les tempos sont bien entendu rapides. Nous n’avons pas entendu l’enregistrement de l’oeuvre des mêmes, mais à l’exception du finale, nous n’avons pas eu l’impression que cela outrepassait les limites fixées par la vénérable référence de Klemperer. La vitesse n’est pas l’ennemie de l’expression si elle n’est pas confondue avec la sècheresse. Croyez-le ou pas, malgré cette battue prenant le alla breve de Bruckner au pied de la lettre, malgré ce senza vibrato, eh bien de sècheresse il n’y a guère. De l’expression, si ! Un seul exemple : la section conduisant au début de la coda, où cors et hautbois murmurent sur une pédale de trombones et un accompagnement en croches aux violons : que de poésie et de noblesse sont venus nous surprendre [3]. La coda est elle dévastatrice, et cela faisait longtemps que nous n’avions pas entendu (et vu) un timbalier en train de jouer vie, femme et enfants sur ses peaux, et non sans maîtrise - si vous nous passez l’expression. Remarque valant pour le reste du concert, et qui n’allait pas de soi non plus : les dynamiques, d’une extrême à l’autre, sont brucknériennes, absolument. Peut-être plus que Paavo Järvi en février dans la Neuvième, avec une quinzaine de musiciens de moins !.

L’adagio est le sommet du concert, et dans une symphonie de Bruckner il est rare que cela ne soit bon signe. A vrai dire, ce n’est que là que nous avons définitivement décidé de laisser mourir nos idées préconçues sur le vibrato. Non seulement aucune dureté sonore, aucune arête de phrasé ne nous a frappé, mais de surcroît Norrington sait tout à fait installer un climat brucknérien intelligent. Pas de religiosité à perte de regard et de neurones. Un recueillement absolument simple, une sérénité désarmante, à faire fondre dans la conclusion, totalement évidente, humaine comme rarement. Le scherzo impressionne par son assise rythmique aux contrebasses et une gradation sans faille, et surtout un trio comme on peut en rêver : ce trio est vraiment valorisé par le concert, pour peu que les musiciens s’y amusent, et, à moins de cinq mètres des cors, nous vous garantissons qu’ils s’amusaient bien. Seul le finale nous a paru un peu survolé, et seulement là avons-nous perçu quelques problèmes d’équilibre dynamiques entre harmonie et cordes. La fatigue des seconds, peut-être... ou notre placement inhabituel : quand on est bien disposé pendant 45 minutes, on devient gentil... Le public des premiers rangs de l’orchestre et du 1er balcon, toujours d’une trivialité sans limite, déguerpissait au début des applaudissements. Plutôt donc que de faire assaut de démagogie en attendant une improbable demande de rappel, Norrington remercie ses musiciens bien davantage que l’assistance et fait rasseoir tout le monde pour le mieux venu des additifs à Bruckner : l’andantino conclusif du ballet Rosamunde de Schubert. Pour leur apprendre à vivre !

Sachez que les caméras de la SWR, aidées par Radio France pour l’enregistrement semble-t-il, ont mis ce concert en boîte. Si vous avez quelque moyen de surveiller les programmes et de regarder, ou faire enregistrer la télévision allemande, c’est l’occasion de se faire une idée de cette drôle de chose.

En attendant, une question urgente nous semble se poser. Et si le disque (du moins le disque Hänssler) n’arrivait pas à rendre le vrai son de cette formation avec Norrington ? Est-ce lui qui, à force de fréquenter Bruckner ou Mahler, sans infléchir ses principes, en soigne davantage la mise en oeuvre ? Il n’y a pas lieu de le discuter ici, mais, promis, nous en reparlerons, car il y a comme un mystère à éclaircir.

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- Paris
- Salle Pleyel.
- 19 Avril 2008.
- Anton Bruckner (1824-1896) : Symphonie n°6 en La majeur (édition : Leopold Nowak)
- Radio-Sinfonieorchester Stuttgart des SWR
- Roger Norrington, direction

[1II, trois mesures avant A.

[2Il s’agit exactement du troisième thème, introduction non comprise, exposé aux bois à C (mesures 105-108), puis repris à H aux cuivres puis aux cordes, (mesures 237-249) A cette occurence, Bruckner change le motif croche-croche-triolet-croche par son équivalent en noires (déjà présent dans le célèbre thème du premier mouvement), ce que reproduit exactement le thème initial de la 6e sur des intervalles quasi identiques, et du reste deviendra une signature brucknérienne par excellence, omniprésente dans la 8e.

[3I, A partir de P.






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