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Le métavers de Mehta

mardi 15 février 2011 par Thomas Rigail
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Zubin Mehta
DR

En tournée en Europe, l’Orchestre du Mai Musical Florentin s’arrête au Théâtre des Champs Elysées pour un programme Rimsky-Korsakov/Brahms avec son directeur musical, chef assez rare dans nos contrées, Zubin Mehta. Une rolls-royce en tournée, conduite par un chef auréolé de sa légende ? Plutôt une vieille bicoque sur roues, taguée et branlante, dont on sera soulagé qu’elle parvienne au bout de sa course...

C’est la première mauvaise surprise de la soirée : le discophile pervers pourra retrouver avec une délectation masochiste ce si doux et harmonieux son d’orchestre qui caractérise les enregistrements d’opéras italiens d’après-guerre, quand les orchestres italiens sonnaient comme des ersatz d’orchestres russes, guère digne d’eux-mêmes sans au moins un pain par mesure. Dès le premier mouvement de cette impressionnante Schéhérazade, tout le monde pourra s’en donner à cœur joie : les bois hurlent comme des tuyaux d’orgue bouchés, le violon solo racle fièrement ses cordes, les trompettes braillent, les solos de violoncelle errent dans la fausseté (et changer de chef de pupitre entre Rimski-Korsakov et Brahms ne fera pas gagner grand chose), les cordes s’engorgent dans les seuls premiers violons audibles dès que les cuivres jouent un peu fort (autrement dit, dès que les cuivres jouent), les cors sont… affreux, la langue française échouant ici à décrire ce mystère ineffable de la musique… Par-delà les simples questions de timbre et d’équilibre, c’est tout ce qui parvient à l’auditeur qui ressemble, les crachotements en moins (quoique…), à un vinyle poussiéreux découvert après un demi-siècle passé dans le grenier d’une villa abandonnée de la campagne toscane : la pulsation approximativement dominée articule mal des effets structurels découpés à la serpe, avec crescendos en escalier et étouffement formel généralisé, et la musique semble y atteindre une telle absence de soi qu’elle confine à l’asphyxie. Il y en a qui aiment, parce que la petite harmonie crie, parce qu’il n’y a pas de complaisance envers un beau son qui appartient de toute manière à une autre dimension, parce que tout ici est droit et sec, et donc relativement peu coupable de mauvais goût, de sentimentalisme, et même d’expression, mais la question restera en suspens : s’il le souhaitait, c’est-à-dire s’il y avait quelqu’un d’autre que Zubin Mehta à sa tête, cet orchestre serait-il capable d’exprimer quelque chose d’autre que la frigidité et l’aigreur ? On sait, avec un Vladimir Jurowski qui traîne régulièrement en France, que la sécheresse et la direction à coup de triques fait un certain retour en force dans les orientations des goûts en matière de direction d’orchestre, mais on doutera que même dans cette configuration-là, avec un chef de qualité, l’orchestre soit capable de produire un résultat convaincant : nous sommes déjà trop loin de l’autre côté, dans les provinces les plus reculées, un autre univers où tout est lentement, hors du temps, transmué en la fade laideur des freaks sonores, auxquels on n’accordera au mieux qu’un attachement nostalgique.

Le maestro Mehta a également les épaules poussiéreuses : il finit par ressembler à une caricature de chef qui aurait appris la direction d’orchestre le mois dernier sur une télévision en noir et blanc, et son Schéhérazade est non seulement dénué de toute couleur, mais si sa vacuité serait acceptable dans une salle des fêtes d’une ville de province – certains orchestres de province français sont capables du reste de faire largement mieux que ça –, elle l’est moins au Théâtre des Champs Elysées. A part charmer la septuagénaire avec son sourire de l’aristocratie coloniale, nous serions bien en peine de dire ce qu’il fait ici : sans doute participe-t-il à ce que l’ensemble ne s’écroule pas au bout de quatre mesures, et c’est à peu près tout. Ceci étant dit, on frôlera dans le climax du dernier mouvement la cacophonie, mais c’est peut être parce que tout cela est fondamentalement désagréable que cela paraît aussi bruyant.

La première symphonie de Brahms sera pire encore, car si Schéhérazade pouvait se satisfaire entre deux bêlements de l’orchestre d’un minimum de mise en place, le discours passe ici entre les trous et érige un monument mortuaire à la vie musicale elle-même : passe encore la sonorité de synthétiseur midi de l’exposé de l’introduction, mais les phrasés anémiés de violoncelles robotiques, les grossiers soufflets des cordes sur le pont, les accents frappés au marteau-pilon de l’allegro, la sécheresse mesquine de tous les traits descendants, la glauque anémie des bois au pont à D… n’en jetez plus, le prosaïsme déstructuré domine, la sainte lourdeur est incarnée, la pensée formelle de Zubin Mehta doit prendre modèle sur le squelette découvert avec le vinyle déjà cité dans la malle au fond du grenier, et rien dans tout le reste de la symphonie, dont tout le drame est réduit à un jeu d’osselet orchestral, d’une platitude de prison, ne viendra rattraper l’état de sinistre décrépitude qui est présenté ici.

Il fallait bien un Intermezzo de Manon Lescaut pour achever le concert : le quatuor soliste introductif creuse sa tombe, avec l’alto s’ajustant sensiblement au diapason de plus en plus farfelu du violoncelle, et la suite permet au chef d’être à la hauteur de sa légende, celle d’un roi du mauvais goût, ici propulsé Seigneur des musiciens miséreux. Les nouvelles culturelles venant d’Italie tendent plutôt au pessimisme intégral, avec coupures drastiques des budgets et désaffection générale (et le fait que ce sponsoring de la tournée de l’orchestre par une institution financière quelconque soit lourdement affiché a quelque chose de cynique ou de désespéré, selon le point de vue) : à en croire ce concert, ce ne sont pas que des rumeurs, on y assassine vraiment la musique. N’en jetez plus… le clown est triste.

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- Paris
- Théâtre des Champs-Elysées
- 21 janvier 2011
- Nicolai Rimski-Korsakov (1844-1908), Shéhérazade
- Johannes Brahms (1833-1897), Symphonie n°1 en ut mineur, op. 68
- Orchestra del Maggio Musicale Fiorentino
- Zubin Mehta, direction






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