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Le martyre de Saint Debussy

jeudi 8 mars 2012 par Thomas Rigail
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Michel Tabachnik
© Camilla Van Zuylen

Certes, le titre est facile. Mais qu’aurait bien pu raconter Monsieur Croche de ce désastre proposé par la Cité de la Musique où, en lieu et place du Martyre de saint Sébastien de Claude Debussy annoncé, nous aurons Le martyre de Saint Sébastien, adapté de Gabriele D’Annunzio par Jean-Philippe Clarac et Olivier Delœuil, avec accompagnement musical de Claude Debussy ?

La situation de l’œuvre de Debussy est particulière : cette musique de scène pour un improbable texte de Gabriele D’Annunzio, qui donnait dans sa version originale un spectacle de plus de quatre heures, ne couvre qu’une cinquantaine de minutes. La plupart des exécutions se contentent des moments obligés du texte, pour une durée totale comprise entre une heure et une heure vingt. Jean-Philippe Clarac et Olivier Delœuil font le choix de réinscrire l’œuvre dans le théâtre et cela serait louable si, d’une part, le texte de d’Annunzio n’était pas d’une fragilité extrême, courant à l’abyme du ringard au moindre faux pas, et d’autre part, les deux adaptateurs/metteurs en espace/concepteurs vidéo – appelons-les, en dépit des protestations du programme, metteurs en scène, puisqu’on ne leur enlèvera pas le fait d’avoir réalisé une mise en scène, la quantité de gestes n’étant pas la mesure du théâtre – ne traitaient pas la chose avec cette pensée de crânes aplatis qui caractérise la routine du théâtre parisien. La brillante, géniale, faramineuse, singulièrement brillante et brillamment singulière idée fondatrice de ce spectacle à la pointe multimédia du genre consiste à croiser Le martyre de Saint-Sébastien de d’Annunzio avec le film Théorème de Pier Paolo Pasolini, ou plutôt son argument : chaque mansion de la pièce originale à l’exception de la dernière débute donc sur l’exposé d’une partie du synopsis, mêlant description et note d’intention, de Pasolini. Suit ensuite le déroulé du texte de d’Annunzio, coupé et recadré pour faire de chaque mansion une confrontation de Sébastien, réincarné par-delà les âges en invité séducteur de la bourgeoisie post-68, avec l’un des personnages de la maison : point de IVème siècle sur scène, mais les sections d’une demeure bourgeoise des années 1970 – un salon, une chambre, une salle à manger, un jardin –, une Fille malade des fièvres présente pour écarter les cuisses (la fièvre, probablement) et promener la bonne santé de sa poitrine dénudée sur scène, et quelques autres personnages restreints à leur statut familial, qui finiront par abattre, dans une littéralité soudaine et occulte, leurs flèches sur Sébastien. Pourquoi Pasolini plutôt que Tarkovski, Bresson ou Chuck Norris – ou n’importe lequel de ces innombrables auteurs, cinéastes et chantres des arts mécaniques ayant exploré l’incarnation de la transcendance d’essence divine dans un monde décidément déshumanisé ? Parce que vous commencez à me baver sur les rouleaux, avec vos exigences de sens, et que juxtaposer deux œuvres, non, deux images d’œuvres, sur des articulations aussi visibles qu’une fracture osseuse, est bien suffisant pour instaurer un dialogue, surtout quand il est question de bourgeoisie, ce thème tellement actuel qu’il l’est depuis un siècle et demi, tout comme montrer sur un écran les acteurs du drame passer au salon de tatouage est une saillie pénétrante sur la permanence du mystère chrétien dans l’esthétique contemporaine – les aiguilles en écho des flèches qui tueront Sébastien, les symboles tracés sur le corps, l’écriture de la chair, etc., etc. Évidemment, comme tout est évident dans ce théâtre d’idées-sucettes, la communauté de thème est patente : la figure christique de l’invité, qui incarne chez Pasolini, dans un geste qui fit scandale, la transcendance dans la chair, renvoie à Sébastien comme elle renvoie à n’importe quelle… figure christique. Il y a dans cette mise en équivalence une faiblesse a priori : le film de Pasolini traite des conséquences de la révélation bien plus que de l’avatar de la transcendance qu’est l’invité, alors que le mystère de d’Annunzio explore la nature de la révélation dans le parcours d’un martyr – et il n’y a pas à passer par Théorème pour incarner l’amour. La mise en parallèle de deux idées ne suffit pas à faire une pensée, tout comme calquer les unes sur les autres les œuvres à la mode de l’histoire de l’art comparée, sous le prétexte de thématiques communes, ne fait que mettre en exergue les gouffres qui séparent les œuvres, l’art véritable se fondant dans l’autorité de sa différence et non dans son jeté dans la bouillabaisse de la culture démocratique et démocratisée. Cette procédure de collage de textes et d’œuvres semble être devenue la méthode privilégiée pour les metteurs en scène qui cherchent à s’extraire de la malséante illustration, y trouvant là des effets de culture faciles et des manières de flatter plus que des réponses aux soucis de structure, oubliant tout ce qu’elle exige de minutie, de patience, de finesse de la pénétration pour parvenir à relever le sens des œuvres et non à l’appesantir, un sens sacrifié sur l’autel de la force simplifiée de l’image, les textes étant concentrés, au forceps de l’esprit des réducteurs de têtes que sont les metteurs en scène, à leurs points de rencontre « mis en lumière » à grands coups de projecteurs (« regardez, un Christ ! » *crépitements de photographes*) et réifiés en un ballet moribond de figures insignifiantes par le dénuement de tout horizon de pensée plutôt qu’asignifiantes par leur prolifération polysémique, laissant dans la pénombre la vaste terre sombre qui fait leur contenu réel alors que se déroule sur scène la molle mascarade des signes silencieux.

De fait, dans cette mise en scène, le texte de d’Annunzio reste inaccessible et incompréhensible jusque dans son déroulement le plus prosaïque (la marche sur les braises ?), mais plus profondément, la pertinence de la batardisation des deux œuvres reste à montrer : que dit le Martyre de Saint-Sébastien vu par d’Annunzio dans le prisme de Théorème ? Rien d’autre que des banalités vagues, à l’assurance de signification des plus incertaines – la rébellion contre l’ordre, l’éternel petit fantasme des parvenu de l’art, peut être, mais au nom de quoi, et pour quelle transcendance ? N’est-ce pas la question hurlée par ces œuvres ouvertement chrétiennes dans notre époque qui a remplacé son héritage par d’autres dieux, question que les apôtres de la culture, prompts à ne pas perturber un public qui ne croit plus en rien si ce n’est en la vérité de l’art comme en celle de la pêche à la mouche, c’est-à-dire à la suprématie universelle de la diversité, de la liberté et du Bien manifesté en particulier dans toutes les formes artistiques les plus subversives, c’est-à-dire les plus vides et soumises à l’acceptation automatique d’instances toutes entières régies par le règne de l’image du sens et non du sens lui-même, choisissent très poliment de masquer, pour rester dans le confort de ceux qui, bouffons de l’ordre, s’agitent mais ne disent rien, ou pire, par peur de paraître réactionnaires ? Ce Théorème est une fuite, qui ne rend pas crédible un texte d’une naïveté imperturbable mais lui ôte toute possibilité d’exister jusque dans sa nullité même, pour la remplacer par une nullité pire, celle de la culture qui répand l’outrecuidance de sa négation de tout sens, qui n’est que la banale obscurité d’un relativisme béat, dans tout ce qu’elle touche, pour en faire des produits consommables, facilement digérés par des estomacs putréfiés par trop de malbouffe dont les acides corroderont sans difficulté pour en faire du rien une matière tellement mâchouillée, triturée, malaxée avant toute ingestion par des « esprits » dont la seule fonction n’est plus que de lécher, mastiquer, suçoter tout cet art et ce passé qui leur tombe sous la bouche, qu’on se demande comment on peut simplement avoir envie de la goûter. Une masse putride de restes agglutinés à l’entrée, et la dilatation absolue en cours d’ingestion : c’est le régime light des hauts lieux de la culture parisienne, qui fera de tous des êtres mentalement bouffis, obèses, alourdis par les masses grasses de la bêtise culturelle. Les « nez esthétique », pour reprendre l’antidilettante, reniflent l’odeur à des kilomètres, et se jettent dessus à grand renfort d’applaudissements polis.

De la musique de Debussy, il n’est évidemment ici pas question : elle n’existe qu’à titre de musique d’accompagnement, ses choix, son esthétique, son écriture (la réactualisation de la musique modale ? La réappropriation de la musique du moyen-âge dans le contexte symboliste, contre le symphonisme à l’allemande ? L’approche ornementale du mystère chrétien et la dislocation de l’héritage de la musique religieuse dans une sensualité réifiée qui n’est certainement pas celle de Pasolini ?) n’ayant pas le moindre espèce de rapport avec ce qui se déroule sur scène. Si tout ce fatras était rattrapé par des capacités à faire vivre un théâtre, cela ne serait guère autre chose qu’idiot, mais rythmé avec la précision d’un mouton de panurge (deux premières mansions beaucoup trop longues et bavardes contre resserrement inefficace de la deuxième heure), accompagné de projections indignes d’un bloggeur sur youtube, l’œuvre n’a plus que l’espoir d’être sauvée par des acteurs mal dirigés, clamant leurs improbables répliques avec un amour sincère pour les balais, sous l’emprise supposée d’un Micha Lescot qui campe un Sébastien sorti d’un film de Christophe Honoré, à l’allure aristocrate piquée à un lycéen du XVIème arrondissement, à l’extase mystique digne d’un after d’un concert des BB brunes. Tout cela, c’est la méthode Warlikowski, sans l’embryon de talent du médiocre polonais : au moins, satisfaisons-nous que la France regarde dans la bonne direction. Quant à Debussy, qui rêvait à une France artistiquement digne et se plaignait au détour d’une page de cette détestable erreur qui veut qu’il faille « « faire du théâtre », ce qui ne s’accordera jamais avec « faire de la musique » », se réveillerait-il dans la France musicale et artistique d’aujourd’hui qu’il oublierait rapidement tout espoir de réussite à son projet.

Musicalement, sans doute déstabilisés par ce qui se passe au-dessus d’eux, les cuivres du Brussels Philharmonic ratent leur fanfare introductive, et les premières séquences sont fragiles – mais il faut sans doute une grande assurance pour se lancer dans deux minutes de musique après dix minutes de langoureuses absurdités. Les choses iront néanmoins en s’améliorant, et la direction sans génie mais relativement équilibrée de Michel Tabachnik, que l’on remerciera encore une fois d’oser programmer d’ambitieuses partitions du début du XXème siècle trop laissées de côté, mais que l’on ne remerciera pas de ne pas avoir apposé son droit de veto à cette mise en scène indigne de la musique de Debussy ou au moins de ne pas avoir lancé sa baguette à la figure de Micha Lescot au début de la troisième mansion, conduit correctement vers un paradis final satisfaisant à défaut d’être édénique. Cette fin serait même tout à fait réussie si la mise en scène ne partait pas dans en une divagation en mode Warlikowski-mon-amour : nous sommes tout à fait pour les filles à demi-nues qui se flagellent avec des lys sur scène dans la lumière crue du paradis, mais la musique, c’est mieux. Le reste de l’exécution oscillera entre somnolence légère et petites explosions de couleurs, mais sur l’étendue du spectacle, avec la structure particulière de l’œuvre, la mise en scène parasite bien trop l’écoute pour entendre correctement le travail musical de l’orchestre dans cette œuvre sur laquelle il y aurait sans doute plus à dire – mais dans d’autres circonstances.

Karen Vourc’h, qu’on a connue assez à son aise dans la musique de Debussy, annoncée légèrement souffrante, peine sérieusement dans les aigus avec une justesse approximative, mais n’a pas grand-chose à chanter. Pauline Sabatier et Marie Kalinine en jumeaux délivrent honnêtement leurs quelques airs, et les deux chœurs, le Choeur de la Radio Flamande et le Choeur symphonique Octopus, placés derrière l’écran ce qui obstrue un peu trop le son et la précision de la prononciation, réalisent un travail solide. Comme d’habitude, fermons les yeux, ouvrons les oreilles.

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- Paris
- Cité de la musique
- 31 janvier 2012
- Claude Debussy : Le Martyre de Saint-Sébastien
- Jean-Philippe Clarac, adaptation, mise en espace et conception vidéo
- Olivier Deloeuil, adaptation, mise en espace et conception vidéo
- Micha Lescot, le Saint ; Karen Vourc’h, la Mère ; Éric Bougnon, le Père ;
Blanche Konrad, la Bonne ; Pauline Sabatier, le Jumeau ; Marie Kalinine, le Jumeau
- Choeur de la Radio Flamande
- Choeur symphonique Octopus
- Brussels Philharmonic
- Michel Tabachnik, direction






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