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Le grand retour d’Orphée à Toulon

lundi 22 novembre 2010 par Cyril Brun
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©Frédéric Stéphan

On connaît le sérieux qui constitue toujours le fond des opérettes si burlesques et fantasques d’Offenbach. Sans jamais se cacher de dénoncer les travers d’une société bourgeoise engoncée dans le paraître et le faux-semblant, l’Alsacien a toujours su la faire rire à ses propres dépens. A-t-il pu la corriger vraiment ? A-t-il pu contribuer à desserrer les collets montés qui l’étouffaient dans le mensonge ? La question peut encore se poser de nos jours. Ces opérettes si prisées autrefois, et qui enthousiasment toujours le public, contribuent-elles aujourd’hui encore à bousculer l’homme moderne, bourgeois ou non ? C’est en tout cas le pari que semble faire Yves Beaunesne dans une mise en scène réactualisée, n’hésitant pas à inverser les perspectives mêmes d’Offenbach pour, assure-t-il, mieux en transmettre l’esprit au public d’aujourd’hui. Justifiant ce renversement par le contexte culturel contemporain, il mise davantage sur la caricature politique et sociale que sur la dérision olympique, de fait moins accessible de nos jours. Si, au XIXe siècle, choquer les esprits pouvait se faire en désacralisant la culture antique, il est clair qu’un tel blasphème passe aujourd’hui inaperçu. Comment alors percuter les esprits, les rendre attentifs au message des bouffes parisiennes ? Situer l’action dans ces années trente – années folles – a le mérite évident de mettre en relief l’enjeu de la pièce : la volatilité de l’amour conjugal entravée par l’Opinion publique. Une opinion publique renforcée, à l’action perverse soulignée par maintes allusions aisément assimilables par la gente contemporaine, prise à parti par cette Opinion, elle-même engoncée dans une jupe étriquée et sans goût.

Il faut, toutefois, bien avouer que l’évocation des années trente ne paraissait guère évidente, du fait de la sobriété du décor de l’acte I et de l’atemporalité de celui de l’Acte II et de certains costumes, exception faite de l’un ou l’autre chapeau, et d’une Eurydice au fort accent de titi parisien. D’une manière générale et indépendamment du choix temporel justifié, la mise en scène pâtissait d’un certain manque de dynamisme, bien dommageable pour une œuvre pareille. Immobilisme renforcé par des acteurs, au demeurant forts bons voire excellents pour certains, mais peu à l’aise dans le style opérette, et moins encore sur le cancan très peu enlevé.

Ce manque de tonicité s’est donc maintenu dans un cadre policé, quoique n’évitant pas la nécessaire vulgarité pour souligner le vice caché. L’orchestre lui-même s’est révélé peu à son aise, sur les rythmes enlevés du cancan notamment, mais pas seulement, contribuant à appesantir une œuvre qui nécessite pourtant une grande légèreté. Ce manque de dextérité de l’orchestre se retrouvait aussi dans l’ensemble des chœurs dont les dictions rapides se chevauchaient parfois. Saluons, en revanche, les deux très beaux soli de violon, et particulièrement l’attendue reprise de Gluck.

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©Frédéric Stéphan

Parmi les solistes, tous très bons acteurs, signalons la belle prestation de Paul Cremazy campant Mercure. Sa voix semblait naturellement posée, comme s’il parlait le plus simplement du monde, au contraire de la plupart des autres voix d’hommes, sourdes et maintes fois couvertes par l’orchestre. Saluons la très amusante prestation de Jérôme Billy dans un John Styx ovationné par le public, tout comme la pureté sans faille d’un Cupidon, véritable gavroche incarné par Emmanuelle de Negri.

Au-delà des relatives imperfections que seul le puriste, éternel insatisfait, pourrait réellement regretter, le public passa assurément un moment agréable, comme en témoignèrent les chaleureux applaudissements. Mais s’est-il finalement senti concerné ? Pris à parti dès l’ouverture par l’Opinion Publique, invité à s’identifier à Orphée, le parterre de l’Opéra de Toulon a-t-il reçu le message qu’Offenbach lui-même était venu lui porter en 1864, lors de la première représentation d’Orphée aux enfers sur la côte varoise ? Certes, les cadres moraux ont changé, mais l’Orphée d’aujourd’hui est-il plus libre que celui du XIXe siècle ou celui des années trente ?

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©Frédéric Stéphan

L’opéra pâtit malheureusement en France d’un manque de noblesse littéraire. On va au théâtre pour passer un bon moment, mais aussi pour y puiser matière à penser, tandis que l’on se rend à l’opéra pour la simple jouissance des sens et, comme dans la plupart des cas en musique, le public – au contraire des salles anglo-saxonnes – en reste au superficiel « j’aime, je n’aime pas ». Alors le message alsacien, relayé par la troupe d’Yves Beaunesne, est-il finalement passé ?

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- Toulon
- Opéra
- 21 novembre 2010
- Jacques Offenbach (1819-1880), Orphée aux enfers
- Mise en scène, Yves Beaunesne ; Chorégraphie, Jean Gaudin ; Scénographie, Damien Caille-Perret ; Costumes, Patrice Cauchetier ; Lumières, Joël Hourbeigt
- Orphée, Julien Behr ; Eurydice, Pauline Courtin ; Jupiter, Vincent Deliau ; L’Opinion Publique, Marie Gautrot ; John Styx, Jérôme Billy ; Aristée-Pluton, Mathias Vidal ; Cupidon, Emmanuelle De Negri ; Vénus, Amaya Dominguez ; Diane, Julie Fuchs ; Junon, Sabine Revault d’Allonnes ; Mercure, Paul Cremazy ; Minerve, Estelle Kaïque
- Chœurs de l’Opéra de Toulon
- Orchestre de l’Opéra de Toulon
- Samuel Jean, direction











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