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Le cas Immerseel

lundi 3 novembre 2008 par Thomas Rigail
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© Dick Vervaet

Nous avions lors de la sortie au disque de l’intégrale des symphonies de Beethoven exprimé plusieurs réserves sur le travail d’Immerseel et de Anima Eterna, en particulier sur la Symphonie n°9, qui nous apparaissait vidée de sa substance. Est-ce que le concert est capable de donner corps à cet agrégat d’intentions qui se pose sous le noble patronage de l’historique et du musicologique ?

C’est que le musical ne ressort pas forcément grandi de la recherche historique. Il faut même aller plus loin : aucun accomplissement de la recherche historique n’a d’incidence sur le résultat musical. Avec ce concert, l’élément qui frappe sans doute de la manière la plus immédiate est cet accordage plus aigu que l’accordage moderne : on pourra bien nous dire qu’il est sans doute très proche de celui utilisé à l’époque de la création des symphonies, nous n’avons pas des oreilles de cette époque, et si la plupart du temps on reste dans le domaine du tolérable, on nage à d’autres, et notamment les moments où la polyphonie est la plus dense, dans un marasme qui fait grincer des dents, à tel point que l’on est bien incapable de dire si les instrumentistes jouent justes (et sans doute que non, nous y reviendrons). La confrontation avec l’interprétation n’est pas un voyage dans le temps mais une confrontation dans le présent. Alors faut-il comprendre un tel concert comme une curiosité touristique, comme on visite une reconstitution dans un musée, avec ses reproductions et ses mannequins de cire ?

Le plus juste est sans doute de ne se concentrer que sur l’interprétation musicale et force est d’avouer que la réussite n’est pas vraiment au rendez-vous. S’il n’y pas de problème de volume sonore malgré l’orchestre réduit, son équilibre est discutable : la timbale utilisée est particulièrement imprécise en terme de hauteur et bruyante à souhait, recouvrant tout l’orchestre (troisième mouvement de la première symphonie, réexposition mes.301 du I de la neuvième), les bois sont régulièrement noyés par les cordes, et dès que les lignes s’individualisent dans un tempo lent (une grosse partie du III de la neuvième, après mes.134 notamment), le faible nombre d’instruments par parties et l’accordage aléatoire rendent la texture aigre et désagréable. Ce problème d’accordage est également marqué lors des accords tenus (mesure 170 du I) et à peu près à chaque intervention des cors. Sans doute en partie à cause de la facture instrumentale, ces derniers sont particulièrement perfectibles : harmonies approximatives et solos timorés (mes.469 du I, adagio du III) font redouter leur apparition qui fait régulièrement basculer la justesse globale dans l’insupportable, tandis que le reste des cuivres ne compensent pas toujours, avec des trompettes bien peu précises dans le II. Mais au-delà de ces soucis instrumentaux - qui restent décevants, le résultat sur disque étant bien meilleur alors même que c’était l’une des qualités du cycle, avec des timbres plus beaux et une meilleure mise en place -, même si la faute n’en incombe sans doute pas entièrement aux instrumentistes, c’est la conception globale qui pose problème : le discours est constamment réduit à une opposition binaire entre des sections forte jouées avec vigueur contrastant de manière brutale avec des sections de détente avachies, cherchant de manière systématique une subtilité factice dans la lenteur et le retrait. La direction de Immerseel ne connaît que ces deux manières, appliquées selon les sections et les nuances indiquées. Est-ce cela le respect de la partition ? Ceci est particulièrement flagrant dans le scherzo durant lequel toutes les séquences - et elles sont répétées jusqu’à plus soif - sont jouées de manière identique, au point où tout sentiment de forme globale disparaît - les silences de la transition de la fin de l’exposition apparaissent par exemple incongrus dans un mouvement qui est réduit à une mécanique répétitive et dénuée de vie, malgré l’énergie rythmique qui peut être insufflée par instants. Résultat : trois mouvements instrumentaux prévisibles, dans lesquels il ne se passe rien, où les seules surprises sont les errements instrumentaux et les sifflements des oreilles, et où la musique de Beethoven apparaît rachitique, répétitive, mécanique, sans nuance sur la durée ni profondeur. On serait tenté de dire que si l’authentique neuvième de Beethoven est celle que l’on nous présente ici, elle ne mérite guère son statut légendaire.

Le dernier mouvement sauve un peu cette impression, malgré un début guère meilleur (le thème des violoncelles mes.9, parfait exemple de rigidité du phrasé « façon historique » qui tue toute expressivité), grâce à un chœur et à un très solide quatuor vocal qui dominent avec force la musique. Cela ressemble un peu à un barnum (la caricaturale variation dite « turque »), toute espèce de religiosité et de transcendance est absente, mais ce brouahaha a quelque chose d’exaltant.

Un mot sur la première symphonie qui ouvre le concert : condamnée à être une symphonie de Haydn, elle est comparable à la version donnée au disque, fraîche et précise malgré le problème des timbales déjà évoqué qui gâche un peu le troisième mouvement, confirmant que Immerseel et son orchestre sont bien meilleurs dans les symphonies les moins exigeantes du cycle.

On est en droit d’apprécier l’effet de nouveauté de cette interprétation - bien que cela fasse plus de vingt ans que des exécutions de ce type sont jouées, celles de Immerseel et Anima Eterna font partie des plus radicales. Mais la négation des habitudes et le travail musicologique ne peuvent suffire pour réussir une interprétation. Entre les approximations instrumentales, la texture famélique (dont on peine à entendre le saut qualitatif en clarté tant vanté par rapport aux orchestres modernes, l’équilibre étant globalement médiocre), et une conception qui apparaît bien simpliste et systématique, le concert confirme que l’approche historique réduite à elle-même est incapable d’incarner le meilleur de Beethoven et n’est pas à la hauteur des perspectives de la neuvième symphonie. Plutôt qu’à une musique de musée, c’est à une musique laborieuse, dans tous les sens du terme, que nous avons eu affaire, qui nous rappelle que l’essence des œuvres n’est pas contenue dans les documents sur leur époque de création, le tempérament utilisé ou la facture des instruments. La vérité serait-elle ailleurs ?

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- Paris
- Salle Pleyel
- 27 octobre 2008.
- Ludwig van Beethoven : Symphonies n°1 et 9
- Anna-Kristiina Kaapola, soprano
- Marianne Beate Kielland, alto
- Markus Schäfer, ténor
- Thomas Bauer, basse
- Chœur et orchestre Anima Eterna
- Jos Van Immerseel, direction






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