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Le Schumann bondissant de Kurt Masur

mercredi 13 octobre 2010 par Philippe Houbert
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Kurt Masur
© Radio France/Christophe Abramowitz

Autant l’avouer tout de suite : nous n’avons pas toujours été un grand fan de Kurt Masur, surtout au disque. Quelques récents concerts entendus en salle ou à la radio nous ont amené à revoir notre jugement. Celui de jeudi dernier, dans un répertoire où Masur a toujours été excellent (de Mendelssohn à Dvorak en passant par Schumann, Brahms et Max Bruch) a levé les dernières réserves : ce chef, comme quelques autres, ne perd strictement rien avec l’âge et semble même désormais se concentrer sur ce qui fait l’essence d’une œuvre : dans ce programme entièrement consacré à Schumann, la structure de l’œuvre et le chant.

Chant qui domine tout du long de l’exécution de l’ouverture de Genoveva, pièce injouable d’une œuvre quasiment jamais jouée, requérant une petite harmonie, des cors et des cordes hors pair. Oh ! Tout ne fut pas parfait et le début fut bien hésitant, mais la suite fut un modèle du genre, en termes d’engagement de l’orchestre, d’homogénéité des cordes, de chant continu, d’élimination subtile de tout ce que l’orchestration de Schumann peut avoir de pataud.

Le programme se poursuivait avec le concerto pour violoncelle, chef d’œuvre du genre, beaucoup moins joué car sans doute moins gratifiant que l’autre grand concerto pour violoncelle du dix-neuvième siècle, celui de Dvorak. Œuvre redoutable sur le plan technique, nécessitant une parfaite entente entre le chef et le soliste, ce dernier devant être à la fois chambriste et virtuose.

Insuffisance du temps de répétition ? Incapacité du soliste, Daniel Müller-Schott, à trouver le son et le ton justes ? Nous ne pouvons rien affirmer avec certitude mais la vérité est que nous nous sentîmes mal à l’aise de la première à la dernière mesure. Là où des Rostropovitch, Dupré ou Maïsky nous apprirent à entendre un concerto affirmé, digne frère de celui pour piano, ici nous eûmes un son étriqué, souvent désagréablement aigre dans l’aigu, une sensation que soliste et chef marchaient l’un et l’autre sur des œufs, n’arrivant jamais à se libérer de peur de courir au naufrage. Jamais l’œuvre ne prit son envol, restant confinée à certains des reproches qui lui sont faits injustement : idées ne trouvant par leur développement, orchestration trop lourde, écriture soliste injouable.

Heureusement, la seconde partie, consacrée à la Symphonie n°2 de Schumann, fit oublier cette déconvenue, et ce, de la plus éclatante façon.
Ce qui frappe le plus dans cette interprétation, c’est le rebond permanent. Certes, avec des options de tempo inhabituelles (introduction « sostenuto assai » sensiblement plus rapide qu’à l’ordinaire, scherzo pas très « ma non troppo »), mais avec un sens de l’évidence qui nous fait nous demander pourquoi les autres chefs vont chercher midi à quatorze heures en surlignant tel détail, en changeant dix fois de tempo dans le même mouvement. Avec Kurt Masur, tout semble couler de source, avancer naturellement, sans la moindre afféterie, sans la moindre lourdeur. C’est le Schumann qu’on aime, poète jusqu’au bout des ongles, « liedkomponist » par-dessus-tout.

Bien sûr, tout n’est pas parfait : la transition entre l’introduction et l’Allegro ma non troppo initial n’est pas assez graduée, l’orchestre ne peut pas répondre au tempo adopté dans le scherzo (d’où quelques petits décalages entre cordes et petite harmonie, voire quelques savonnages aux cordes – et on évite de s’appesantir sur un hautbois déficient), mais peu importe. La musique s’impose à nous car la respiration est naturelle. L’orchestre prend un plaisir évident à retrouver son chef, cette simplicité qui fait tant défaut à Daniele Gatti, ce plaisir de chanter ensemble, culminant dans l’adagio espressivo jamais sur-sollicité et un finale où l’ensemble des musiciens semble rejoindre la cohorte des Compagnons de David en marche contre les Philistins.

A une semaine de distance, deux des trois grandes phalanges parisiennes auront montré, au-delà des lacunes qu’il leur reste à combler (notamment au niveau de la petite harmonie), leurs capacités à se mobiliser et à donner le meilleur d’elles-mêmes, avec deux grands chefs, l’un Dohnanyi âgé de 81 ans, l’autre, Masur, de 83. Faut-il en sourire ou craindre le jour où … ? Sans doute les deux …

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- Paris
- Théâtre des Champs-Elysées
- 07 octobre 2010
- Robert Schumann (1810-1856), Genoveva, ouverture Op.81 ; Concerto pour violoncelle et orchestre en la mineur Op.129 ; Symphonie n°2 en Ut majeur Op.61
- Daniel Müller-Schott, violoncelle
- Orchestre National de France,
- Kurt Masur, direction

[1Nous nous interrogeons sur l’intérêt d’appeler la série consacrée par Radio France au maître de Zwickau « Tutti Schumann », formule qui doit sortir du même tonneau que le titre donné au concert de ce 07 octobre « L’amour en fuite : Schumann à la folie » et l’exergue du programme : « Toute la musique de Schumann chante la nostalgie de la jeune fille innocente ». Pauvre Robert, victime de quelque publicitaire à la noix !






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