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Le Russe parle mieux le Wagner en français

jeudi 22 janvier 2009 par Théo Bélaud
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Après avoir dû céder sa place à Esa-Pekka Salonen pour son concert à la tête du Philharmonique de Radio France en décembre, le malheureux Mikko Frank était cette fois remplacé par Guennady Rojdestvensky.

Guennady Rojdestvensky ne se refuse pas, même au pied levé, dans un programme a priori exotique pour lui. D’ailleurs, cela veut tout et rien dire, pour celui qui restera à jamais comme un des plus grands chefs soviétiques dans le répertoire maison certes, mais surtout l’un des plus inoubliables interprètes de Sibelius. Cela ne veut rien dire, car les convocations farfelues, dans des conditions impossibles, pour jouer n’importe quoi n’importe quand, avec n’importe qui, Rojdestvensky a connu bien pire... Ce qui signifiait aussi que tout pouvait arriver. Effectivement, presque tout est arrivé. Commençons par l’indéfendable : l’ouverture de Tannhäuser, prise pas loin de deux fois trop lentement. Bizarrement, cela ne donnait pourtant pas vraiment dans la Germanie triomphante (et certes, encore moins dans la bacchanale). Ce qui est sûr, c’est que ce ne pouvait guère avancer, et encore moins favoriser la prestation du Philhar, relativement valeureux pourtant : il le valait mieux pour les cors dans le choral, à un tempo pareil. Beaucoup plus problématique était la situation des violons pour l’accompagnement de la première grande péroraison, les traits se trouvant mécaniquement dénaturés par la battue assez inexistante du chef, apparemment satisfait du résultat. L’inertie se révélait encore plus fâcheuse dans le dernier développement avant récapitulation, et le pire devait être la dite récapitulation à son commencement, avec des chromatismes de violons forcément inécoutables à ce tempo, qui a plus que tendance à les rendre... très baveux.

Les deux autres Wagner étaient, eux, écoutables, mais fort discutables néanmoins. Le prélude de Parsifal commençait curieusement dans un mouvement assez allant, avant que la conception de Rojdestvensky ne s’y révèle remarquablement incohérente. Une fois parvenu au motif de la Foi, la battue s’avachissait, et une fois passé le Graal, on se retrouvait dans un tempo sans rapport aucun avec celui du début : ce qui, bien entendu, ne se justifie en rien en regard de la partition, voire la contredit : il aurait été en revanche bienvenu de moins presser le début pour pouvoir accélérer comme demandé les accords conclusifs de la Cène. Le plus gênant était cependant le manque total de force et d’intensité lyrique dans la conduite des cordes au climax, privant celui-ci de chant comme de dynamique (m. 86-90) : la faute du chef, ou une curieuse propension des orchestres français à ignorer superbement la puissance de ce passage ? L’Orchestre de l’Opéra de Paris présentait rigoureusement le même problème au même endroit ! Et d’ailleurs, c’est par les mêmes qualités que le Philhar’ rendait pourtant la chose audible : le fini des équilibres, la beauté des bois. Le prélude des Maîtres qui ouvrait le concert était encore l’élément plus convaincant - du moins acceptable - de cette première partie, malgré un incipit assez embourbé : en revanche, la suite mettait progressivement en valeur la cohésion et la discipline de l’orchestre, dans une page où la clarté contrapuntique n’est pas donnée à tout le monde. Sur l’ensemble de ce demi-programme Wagner, les cuivres du Philhar’ faisaient, comme souvent, une excellente impression, les trombones en particulier, tout comme le timbalier.

Rojdestvensky gratifiait tout de même ses admirateurs d’une symphonie de Franck beaucoup plus digne de son illustre passé, et non sans que l’orchestre semble en former un curieux idiome russe(ophile, du moins) dans cette exécution. Exécution dont la partie la plus marquante était nettement le premier mouvement, où l’on pouvait certes regretter le relatif manque de différenciation de pulsation entre le C du lento et l’alla breve de l’allegro. Il faut dire que parler de pulsation à propos de Rodjestvensky revient à ne pas parler de grand’chose : curieux d’observer une vieille légende de l’école de direction russe d’antan, nous nous sommes rendus après l’entracte à l’arrière-scène, face au chef. L’âge aidant, Rojdestvenski s’est mis à diriger à peu près comme Mravinsky (le regard et l’élégance chamanique des mains en moins) : immobile la plupart du temps, donnant quelques levées d’un coup de menton ou d’un mouvement des yeux, et de temps à autre rappelant posément qu’un forte est un forte, et qu’un piano est un piano, soit une chose très différente - ne riez pas, c’est le genre de chose que bien des chefs laissent inconsciemment à l’appréciation des pupitres. Une remarque d’ailleurs tellement naturelle qu’il le dit tranquillement à voix haute à ses cordes entre les mouvements ! Tout cela mis à part, ce premier mouvement avait de l’allure, la petite harmonie se montrant vigoureuse dans les épisodes lento, et les trompettes et trombones remarquablement tranchantes dans les ponctuations de l’allegro : pas seulement précis, mais tranchants au point que, avec un son plus sauvage, avec le chef en vis-à-vis, on aurait pu croire assister à un concert moscovite des années soixante. Quel retour du lento dans le climax central (entre N et O) ! Comme dans les Wagner, les timbales assuraient très bien le spectacle dans le spectaculaire doublage final des violons. Un excellent moment de musique, pas nécessairement très démonstratif du manifeste du wagnérisme français, mais tendant plutôt la symphonie de Franck vers Borodine ou quelque chose d’approchant !

La suite, sans se situer tout à fait au même niveau de caractérisation par le chef, ne dépareillait pas, l’orchestre se maintenant à un très appréciable niveau de concentration et d’engagement, les prestations du cor anglais, de la clarinette basse et des bassons dans le finale devant être soulignées. Une très regrettable ombre au tableau doit l’être aussi : dans le deuxième mouvement, nous avons d’abord été agréablement surpris par la clarté et la plénitude de la harpe, avant de nous dire que cette sonorité semblait tout de même suspecte. Suspicions éclairées par notre collègue Frédéric Pottier, judicieusement posté en espion au second balcon : la harpe était généreusement amplifiée, la dite amplification revenant nimber la salle depuis le... plafond.

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- Paris.
- Salle Pleyel.
- 8 janvier 2009.
- Richard Wagner (1813-1883) : ouverture de Tannhäuser ; préludes de Die Meistersinger von Nürnberg et de Parsifal ; César Franck (1822-1890) : Symphonie enmineur, op. 48.
- Orchestre Philharmonique de Radio France.
- Guennadi Rojdestvensky, direction.






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