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Le Ring à Paris : pari tenu !

dimanche 12 juin 2011 par Karine Boulanger
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Torsten Kerl (Siegfried)
©Opéra national de Paris/ Elisa Haberer

Monter enfin le Ring sur deux ans, tel était le pari de l’Opéra national de Paris, après que cette œuvre ait connu une absence de plus d’une cinquantaine d’années sur la première scène nationale. Les représentations du Crépuscule des Dieux qui clôt cette aventure sont donc l’occasion de dresser un premier bilan, en attendant les représentations sous forme de cycle qui devraient être programmées en 2013, coïncidant avec les célébrations du bicentenaire de la naissance de Richard Wagner.

À quelques heures de la première, Philippe Jordan déclarait aux micros de France-Info que Wagner résistait à tout. Et en effet, les volets se suivent et ne se ressemblent pas : c’est sans aucun doute le manque d’unité, la variété, mais aussi l’incohérence qui caractérisent la mise en scène de Günther Krämer. Après un Or du Rhin fourre-tout, remployant une série de poncifs déjà vus sur d’autres scènes et à d’autres époques, une Walkyrie faible scéniquement ne dispensant que de rares moments de théâtre, Siegfried, dans une optique très différente, avait le mérite de proposer une vision cohérente, avec un sens bienvenu de la dérision, et de s’achever sur un rappel efficace de l’Or du Rhin avec ce gigantesque escalier dont descendaient les deux protagonistes principaux. Pour le Crépuscule des dieux, Günther Krämer a choisi de placer les personnages dans un contexte petit bourgeois médiocre, où les Gibichungen ne sont que les propriétaires d’un Biergarten, Hagen, le rejeton débile d’Alberich coincé dans un fauteuil roulant et caressant comme un hochet un globe terrestre dans une parodie du Dictateur de Chaplin, et Brünnhilde, une honnête fée du logis attendant son homme.

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Torsten Kerl (Siegfried)
©Opéra national de Paris/ Elisa Haberer

Le grand escalier qui restera emblématique de ce Ring n’apparaît plus que pour l’entrée de Waltraute, avant d’être relégué au simple rang de tribune pour les chœurs du second acte. Le parti-pris peut agacer, voire déstabiliser certains spectateurs si l’on en croit les huées nourries qui ont accueilli le metteur en scène à son arrivée sur le plateau aux saluts, mais il faut reconnaître que Günther Krämer offre cette fois-ci une interprétation qui se tient et qui est surtout soutenue par un excellent jeu d’acteurs. Ce volet est aussi marqué par l’emploi d’un plateau tournant sur lequel évoluent les Nornes, symbolisant leur travail sans fin et presque vain dans son apparente répétition, ainsi que par l’usage de la vidéo avec quelques images fortes : les flammes entourant le rocher de Brünnhilde, l’ascension du Walhalla de Siegfried, puis l’immolation malheureusement gâchée dans les dernières minutes par des images ridicules. La seconde partie du second acte, resserrée à l’avant du plateau, libérée d’une bonne partie du décor trivial par un grand rideau noir, reste sans doute l’un des meilleurs moments de la soirée, tout comme le récit de Waltraute et la capitulation de Brünnhilde (acte I).

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Katarina Dalayman (Brünnhilde) et Sophie Koch (Waltraute)
©Opéra national de Paris/ Elisa Haberer

Musicalement, la première représentation de la série fut de haute volée, confirmant les promesses de Siegfried qui était cependant bien moins homogène. Philippe Jordan est incontestablement plus à l’aise dans ce volet, soignant les transitions (scène des Nornes et seconde scène du prologue, passage du palais des Gibichungen au rocher de Brünnhilde), même si certains traits restent encore forcés (voyage de Siegfried sur le Rhin à l’acte I, introduction de la mort de Siegfried à l’acte III). L’ensemble reste beau, tendu dramatiquement (notamment pour l’acte II, très prenant), avec un chef d’orchestre toujours attentif aux chanteurs, dont certains auraient sinon du mal à passer la barrière de l’orchestre dans un théâtre aussi vaste. L’équilibre des pupitres est aussi plus satisfaisant que dans les volets précédents, avec des cordes plus affirmées. L’orchestre est à son meilleur niveau, parfaitement mis en place et avec des attaques presque toujours irréprochables.

La distribution est très homogène et dans l’ensemble excellente, dès le trio des Nornes, marqué par le riche mezzo de Nicole Piccolomini (première Norne). Dans le rôle de la seconde Norne, Daniela Sindram semble aux prises avec une voix un peu rebelle, sonnant un peu sec dans ses premières phrases, avant de gagner en aisance et en ampleur au fur et à mesure du récit. La troisième Norne (Christiane Libor), plus frêle à première vue que ses deux compagnes, darde pourtant de beaux aigus et tient son rang avec aplomb. Deux de ces interprètes incarnaient aussi les filles du Rhin au troisième acte, rejointes par Caroline Stein (Woglinde), avec un trio là encore parfaitement homogène.

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Christiane Libor (Gutrune), Iain Paterson (Gunther) et Hans-Peter König (Hagen)
©Opéra national de Paris/ Charles Duprat

Dans le rôle de Brünnhilde, Katarina Dalayman semble plus à l’aise que dans le volet précédent où l’écriture haute et tendue fatiguait rapidement sa voix. Très en forme, la suédoise dispose d’un médium superbe, d’aigus riches et insolents (« Zu neuen Taten », puis « O heilige Götter ! », fin du prologue), mais se révèle aussi une actrice émouvante avec un jeu remarquable lorsque Gunther lui arrache l’anneau à la fin du premier acte. La chanteuse livre un deuxième acte fantastique, traduisant le désarroi de son personnage (« Ach Jammer ! »), puis sa rage et culminant dans des imprécations à la force implacable (« Betrug ! », puis « So soll es sein ! Siegfried falle ! »). La voix bouge dans les grands éclats, ainsi que dans la grande scène de l’immolation du dernier acte, mais l’interprète a dessiné une scène finale passionnante de bout en bout.

Dans le rôle de Siegfried, Torsten Kerl fait de nouveau valoir une voix admirablement conduite, compensant par la beauté du chant le manque de puissance de la voix qui peine sans doute à se faire entendre dans les derniers rangs de la salle. Il possède cependant la vaillance exigée par le rôle, venant sans peine à bout du serment et de sa confrontation avec Brünnhilde (« Helle Wehr ! Heilige Waffe ! », acte II). Le chanteur suit la direction du metteur en scène en campant avec conviction un Siegfried un peu benêt, plutôt déplaisant, et qui ne trouve des accents émouvants que dans les dernières phrases précédant sa mort (« Brünnhilde ! Heilige Braut ! », acte III). Le chanteur s’avère de plus remarquable, malgré une légère fatigue dans les réminiscences du récit de l’oiseau de la forêt (acte III).

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Peter Sidhom (Alberich)
©Opéra national de Paris/ Charles Duprat

Iain Paterson est un Gunther beaucoup moins falot qu’à l’accoutumée, ridicule (un aspect encore renforcé par un costume que l’on dirait tout droit sorti d’un épisode de Derrick) et vindicatif (serment avec Hagen et Brünnhilde concluant l’acte II). Hans-Peter König obtient un triomphe mérité dans le rôle de Hagen en déployant une voix magnifique, très homogène, aux graves d’une grande richesse et aux aigus puissants. Son récit à la fin de la scène des Gibichungen est glaçant, l’effet étant renforcé par l’apparition d’Alberich se débarrassant de ses oripeaux de fausse nourrice (« Hier sitz’ ich zur Wacht », acte I). Les appels tant attendus du second acte n’ont pas déçu, renforcés par des cuivres superbes et des chœurs à leur meilleur niveau, à la mise en place irréprochable. La caractérisation du personnage est parfaite, en particulier lors du trio de la fin de l’acte.

Après Fricka dans l’Or du Rhin, Sophie Koch foulait de nouveau les planches en Waltraute, produisant l’un des plus beaux moments de la soirée (acte I). La chanteuse au visage très expressif a réussi un récit de toute beauté, poignant (« Er gedachte, Brünnhilde, dein’ ! ») et véhément (« Höre mit Sinn, was ich dir sage ! », scansion des phrases « Des Stammes Scheite hiess er sie schichten »), avec un sens de la tragédie extraordinaire. La voix très pleine n’éprouve pas de difficulté dans cette page, à l’exception de quelques graves un peu sourds (phrases précédant le récit, et « Das sann ich nach »). Le contraste est encore souligné avec la Brünnhilde passive, n’écoutant que d’une oreille, imaginée par le metteur en scène.

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©Opéra national de Paris/ Elisa Haberer

Christiane Libor propose une Gutrune bien chantante, ne révélant son tempérament qu’à la fin du troisième acte. Peter Sidhom (Alberich) enfin, a eu beau caractériser parfaitement son personnage, il n’en est pas moins resté que la voix montre la trame et a contraint le chanteur à parler plus que chanter (« Schläfst du, Hagen, mein Sohn ? », acte II).

Ce Crépuscule des Dieux n’efface certes pas les incertitudes scéniques et musicales des premiers volets (Or du Rhin et Walkyrie, surtout) mais augure bien des représentations prévues d’ici deux ans.

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- Paris
- Opéra-Bastille
- 03 juin 2011
- Richard Wagner (1813-1883), Götterdämmerung, opéra en 3 actes, troisième journée de l’Anneau du Nibelung
- Mise en scène, Günther Krämer ; décors, Jürgen Bµäckmann ; costumes, Falk Bauer ; lumières, Diego Leetz ; chorégraphie, Otto Pichler ; vidéo, Stefan Bischoff
- Siegfried, Torsten Kerl ; Gunther, Iain Paterson ; Alberich, Peter Sidhom ; Hagen, Hans-Peter König ; Brünnhilde, Katarina Dalayman ; Gutrune et la 3e Norne, Christiane Libor ; Waltraute, Sophie Koch ; 1ère Norne et Flosshilde, Nicole Piccolomini ; Woglinde, Caroline Stein ; 2e Norne et Wellgunde, Daniela Sindram
- Chœurs de l’Opéra national de Paris ; chef des chœurs, Patrick Marie Aubert
- Orchestre de l’Opéra national de Paris
- Philippe Jordan, direction











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