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Le Quatuor Zehetmair au Châtelet : une interrogation essentielle

mardi 30 mars 2010 par Carlos Tinoco
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Zehetmair Quartet
DR

On sait depuis longtemps que Thomas Zehetmair est une des personnalités les plus riches de la scène musicale. Violoniste, sa manière de conduire un quatuor est pourtant d’abord à l’image du chef d’orchestre qu’il est également devenu : complètement atypique. Le concert de ce dimanche était l’occasion d’entendre le rarissime Quatuor de Bruckner et le Quatuor n°16 de Beethoven, mais ce fut surtout une question jetée de façon magistrale sur ce qu’est fondamentalement un quatuor à cordes.

Tout part d’un élément qui pourrait n’être anecdotique, si cela ne se ressentait très fortement dans la manière d’interpréter : les membres du Quatuor Zehetmair jouent sans partition. Il ne s’agit pas d’une coquetterie, mais de la part visible d’un autre choix : celui de ne travailler que deux œuvres par an. Surtout, à ce degré de maîtrise, de l’instrument et du texte, ils peuvent construire l’ensemble du discours à partir de l’écoute mutuelle. Dans leur lecture (qui justement n’en est plus une), tout part d’abord de l’harmonie. De cela découlent plusieurs aspects fortement caractéristiques de cette formation : d’abord une impression d’improvisation constante, liée à l’intensité de cette écoute mutuelle qui les amène à infléchir constamment leur jeu pour répondre aux sollicitations infimes de leurs partenaires. Ensuite, et la contradiction n’est qu’apparente, un effet d’implacable nécessité puisque la structure harmonique qui préside au rapport entre les voix prend toujours le pas sur l’arbitraire de l’invention mélodique. On y entend des évidences impérieuses auxquelles les interprétations plus traditionnelles ne nous ont pas habitués. Le rôle de chaque voix s’y trouve transformé : les basses ont moins d’effort à faire pour exposer leur rôle de soutien et cela permet de libérer un jeu où le contraste est saisissant entre l’économie de moyens et la force de la présence. Les violons, surtout le premier, ne s’épuisent plus dans la recherche d’ornementations mélodiques, il leur suffit d’aller puiser leur élan dans la réponse aux autres voix.

Ce qu’on y gagne est considérable, au point que la question se pose de savoir s’il n’y a pas là une forme de quintessence de l’art du quatuor, d’autant que les qualités instrumentales superlatives des membres de cette formation permettent à cette interrogation de se déployer. Y perd-on quelque chose ? C’est sur ce point que nous resterons interrogatif. Pour ce qui est du Quatuor de Bruckner, très peu enregistré et joué encore moins souvent (moins même que son quintette, dont on ne peut pas dire qu’il est très couru), il est difficile de se rendre compte, tant les points de comparaison manquent. De cette œuvre mineure, que le compositeur lui-même considérait comme un « travail d’élève », les Zehetmair parviennent à faire ressortir les finesses harmoniques, même si, par rapport à l’enregistrement de l’Archibudelli, on peut constater une moindre motricité (mais l’Andante y gagne en majesté).

Le dernier quatuor de Beethoven est évidemment beaucoup plus significatif, étant donné le grand nombre d’ensembles qui y ont frayé des chemins notables. Le geste des Zehetmair y est difficilement classable en termes de verticalité ou d’horizontalité. S’il fallait pencher, ce serait vers la première dénomination, mais alors en distinguant nettement ce qui se passe ici de ce que peuvent faire les Takacs dans les derniers Beethoven. Point de rudesse chez les Zehetmair et, surtout, la finalité n’est jamais d’exposer le caractère abstrait ou moderne de ces œuvres de maturité. En un sens, et cela tient principalement à la manière de phraser, le Beethoven des Zehetmair regarde plus vers les œuvres savantes de Bach que vers le vingtième siècle. Le finale, joué de la sorte, atteint une sorte de pureté sublime. Mais, si l’ensemble est d’une profondeur et d’une lisibilité immenses, on doit avouer que l’oreille est parfois surprise par l’austérité du procédé tant on est habitué à ce qu’une des voix s’abîme par moments dans telle ou telle phrase pour la clore sur elle-même au détriment peut-être de la structure d’ensemble. L’écriture Beethovénienne trouve ici une plus grande cohérence. Est-ce souhaitable pour l’émotion ? Et de quelle émotion parle-t-on ? Car l’intensité de la perplexité dans laquelle ce concert nous a plongé est la plus grande preuve du fait qu’il s’y est passé quelque chose de fondamental. Es muss sein…

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- Paris
- Théâtre du Châtelet
- 21 mars 2010
- Anton Bruckner (1824-1896), Quatuor à cordes en ut mineur
- Ludwig van Beethoven (1770-1827), Quatuor à cordes n°16 en fa majeur Op. 135
- Quatuor Zehetmair : Thomas Zehetmair, violon ; Kuba Jakowicz, violon ; Ruth Killius, alto ; Ursula Smith, violoncelle











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