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Le Messie par les Sixteen

jeudi 30 septembre 2010 par Philippe Houbert
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The Sixteen
DR

La Cité de la musique a choisi pour thématique générale de la saison 2010-2011, les Utopies, qu’elles soient spirituelles, politiques ou artistiques. La magnifique affiche, avec les moulins à vent de la Mancha, l’illustre de façon très poétique.

Avant ce qui devrait être un grand événement, à savoir l’exposition et la série de concerts et de forums associés consacrées à « Lénine, Staline et la musique », le premier cycle de la saison était dédié au spirituel avec pour titre « Prophéties, messianisme ».

Venant après un magnifique programme le Chant de la Sibylle proposé par Jordi Savall et ses troupes (concert fort inopportunément sonorisé), la grande salle des concerts accueillait l’ensemble britannique The Sixteen dans ce chef d’œuvre absolu qu’est le Messie de Händel. Cet ensemble, créé en 1979 par le chef Harry Christophers n’a jamais bénéficié en France d’une aura comparable à celles de certains de ses confrères d’outre Manche, qu’il s’agisse des English Baroque Soloists, de l’English Concert ou de l’Academy of Ancient Music. Peut être est ce dû à une forte spécialisation initiale sur la musique exclusivement chorale de la Renaissance anglaise, domaine peu connu de ce côté-ci du Channel. Peut être aussi à la distribution chaotique du label CORO, créé par et pour l’ensemble en 2001.

Au chœur initialement composé de seize chanteurs (quatre par voix), d’où le nom, est venu s’adjoindre un ensemble orchestral de taille équivalente aux ensembles cités ci-dessus. Le Messie fait évidemment partie des bases du répertoire des Sixteen. Pour preuve, les deux enregistrements effectués, l’un en 1987 pour le label Hyperion, le second plus récemment pour CORO, sans compter la contribution du seul chœur à la version dirigée par Ton Koopman.

Le Messie est une œuvre atypique pour son époque. Georg Friedrich Händel y parvint à fusionner différents styles sans en respecter un seul. De façon symbolique, cet oratorio qui ne parle que d’un seul personnage (contrairement aux passions allemandes) mais ne le présente que de façon indirecte, par des prophéties ou des récits, fut créé, non dans un lieu sacré, mais dans une salle de concert. Loin de se focaliser sur telle ou telle période de la vie du Christ (nativité ou passion), ce sont l’une et l’autre, et surtout l’ensemble de la mission (le bon Pasteur, la résurrection, l’Ascension, la Pentecôte, le Jugement dernier et le triomphe de l’Agneau rédempteur) qui sont traitées en ces trois parties. Le génie de Händel va même plus loin puisque cette vision spirituelle abstraite est illustrée avec le talent d’un peintre musical. On est, tour à tour, appelé par le voix du prophète qui nous demande de « prepare ye the way of the Lord », ébranlé, tels « les cieux et la terre, la mer et le sol », perdu « dans la nuit sombre », ébloui par l’annonce « for unto us a child is born », bercé aux sons de la symphonie pastorale, ainsi de suite jusqu’au réveil par « the trumpet shall sound ». Cette extrême variété de tableaux ramassés en moins de cent cinquante minutes constitue sans doute, au-delà des difficultés techniques d’exécution de certains passages, la difficulté principale d’interprétation de l’œuvre. Il faut savoir, pour le chef, rendre l’un et l’ensemble, mettre en valeur chaque détail de la mosaïque et donner à entendre l’unité de l’œuvre.

Nous touchons ici le point un peu sensible de l’interprétation donnée par Harry Christophers. Si la maîtrise du chœur fut en tout point parfaite, l’orchestre ne parvint pas toujours à nous accompagner dans cette vision théologique. Nous aurions souhaité un peu moins de pastel, un peu plus de couleurs vives, un peu plus de prise de risques, ce d’autant que la maîtrise instrumentale n’était pas en défaut ce soir-là.

Autre petite lacune : le manque d’équilibre dans les voix des quatre solistes. Catherine Wyn-Rogers a indiscutablement une belle technique de mezzo mais son timbre, manquant de couleur, et l’ampleur de la voix faisaient plus penser à une Erda ou à une Magdalene, que la chanteuse incarne d’ailleurs à Covent Garden. Pour un émouvant « O thou that tellest good tidings to Zion” (I,8), le « But who may abide » (I,6) nous laissa froid, et que dire du sublime « He was despised » (II,21) chanté de façon trop extérieure et sans véritable implication dans le texte. A ses côtés, les trois autres chanteurs étaient dans des registres convenant mieux au répertoire baroque.

La soprano galloise Rosemary Joshua fut incontestablement, avec le chœur, la grande triomphatrice de la soirée. Fraîcheur du timbre, technique de vocalise hors pair, véritable interprétation du texte, toutes ses interventions furent une merveille pour l’oreille, des récitatifs accompagnés ou non (I,13 et 14) de la première partie au superbe « Rejoice greatly » (I,16) et à l’émouvant « I know that my Redeemer liveth » (III,40).

James Gilchrist est un ténor bien connu dans ce type de répertoire. Régulièrement demandé par John Eliot Gardiner et Ton Koopman, il est tout à fait à son aise, lui aussi avec une formidable attention prêtée au texte (« Comfort ye, my people » (I,2) ainsi que toutes les interventions de la deuxième partie où le ténor s’apparente aux évangélistes des Passions). On peut juste noter un léger excès de vibrato dans le médium, mais dont Gilchrist sait jouer avec habileté.

Autre grand habitué de la musique de Bach et Händel, la basse David Wilson-Johnson, avec des moyens aujourd’hui moindres que ce qu’il donnait dans certains enregistrements dirigés par Gustav Leonhardt il y a une dizaine d’années, se joue des pièges de la partition et nous fait vivre aussi bien la colère de la voix divine (I,5), la traversée des ténèbres (I, 9 et 10), l’arrogance des puissants de ce monde (II, 33) ou le Jugement dernier (III, 42 et 43).

Ce que le chœur des Sixteen, dans une formation 6-4-4-4, produisit dans chacune de ses interventions, fut d’une perfection technique et d’une adéquation au texte rarement entendues. Nous pensions, lors d’une interprétation de la même œuvre aux « Folles Journées de Nantes » il y a quelques années, avoir entendu le meilleur avec le RIAS-Kammerchor. Et bien, force nous fut de réviser notre hiérarchie l’autre soir à la Cité. Dès le « And the glory of the Lord » (I,4), le ton est donné : intonations parfaites, homogénéité de chaque voix, souplesse permettant de répondre à la moindre intention, au moindre mot que le chef décide de mettre en valeur. Le célébrissime « Hallelujah » fut une merveille de rebond et d’implication dans un texte trop souvent récité comme le Bottin.

En conclusion, les réserves exprimées quant à la voix d’alto, peu en situation, et la direction d’orchestre un peu trop monochrome, ne pèsent que peu en regard des splendeurs entendues au cours de cette belle soirée. En espérant vivement que la Cité de la musique et d’autres salles parisiennes inviteront The Sixteen plus souvent.

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- Paris
- Cité de la musique : grande salle
- 23 septembre 2010
- Georg-Friedrich Händel (1685-1759) : Messiah, oratorio en 3 parties sur un livret de Charles Jennens
- Rosemary Joshua, soprano ; Catherine Wyn-Rogers, mezzo-soprano ; James Gilchrist, ténor ; David Wilson-Johnson, basse
- Choeur et orchestre The Sixteen
- Harry Christophers, direction











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