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Le Grand Macabre au Liceu de Barcelone

mercredi 4 janvier 2012 par Emmanuel Andrieu
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© A Bofill

Comme premier titre (scénique) de sa nouvelle saison, le Liceu de Barcelone affichait un des titres majeurs de la littérature lyrique du XXème siècle : Le Grand Macabre de György Ligeti. Créée en 1978 à Stockholm (en suédois), c’est la première fois que cette œuvre contemporaine majeure était donnée en terre ibérique. Confiée au célèbre collectif catalan La Fura dels Baus, cette formidable production - d’abord montée à La Monnaie de Bruxelles en mars 2009 - vient d’être représentée au Liceu (en anglais, contrairement à la tradition qui veut que l’œuvre soit donnée dans la langue du pays qui l’accueille) avec un immense succès critique et public.

Inspirée de la pièce de théâtre de Michel de Ghelderode, La Ballade du Grand Macabre (1934), l’ouvrage narre les aventures de Nekrotzar, personnage énigmatique venu annoncer la fin des temps. Bigarré, batailleur et porté sur « la chose » - comme on peut le contempler dans les scènes villageoises peintes par Brueghel l‘ancien - le peuple de Brueghellande (justement !) se compose de bien étranges personnages : Astramadors - astrologue de la cour du Roi Go-Go - forme avec sa femme Mescalina un couple sado-masochiste, un ministre blanc et un ministre noir se querellent sans cesse sur des sujets absolument futiles, Spermando et Clitoria ont eux pour tâche de perpétuer l’espèce humaine…

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© A Bofill

Car l’opéra de Ligeti, s’il s’inspire de l’univers pictural du maître flamand (et de celui de Jérôme Bosch), est surtout l’enfant du théâtre de l’absurde (celui d’Alfred Jarry) et du théâtre de la cruauté (celui d’Antonin Artaud). Mais l’Apocalypse promise n’a finalement pas lieu et l’œuvre s’achève sur une apologie des plaisirs « rabelaisiens » de la vie : « Ne craignez pas la mort, bonnes gens, elle viendra mais pas maintenant…Vivez jusque là dans la joie ! ».

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© A Bofill

Le travail des trublions catalans (Alex Ollé assisté de Valentina Carrasco) assume - on pouvait s’y attendre de leur part - la crudité sexuelle et scatologique du livret. La spectaculaire et magnifique scénographie (signée Alfons Flores) est constituée d’un immense corps de femme nue, accroupie et pivotant, dont les différents orifices servent d’entrée ou de sortie aux protagonistes : ses tétons servent de nid aux ébats des amoureux, ses entrailles de piste de danse et son anus de porte d‘entrée aux deux ministres - effet garanti sur les zygomatiques ! (Le rire doit conjurer la peur de la mort, c’est là un des messages de l‘ouvrage).

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© A Bofill

Comme toujours avec La Fura dels Baus, l’utilisation de la vidéo et de la création numérique est fortement conviée, telle cette saisissante superposition sur la sculpture d’un squelette lumineux, image d’une grande force plastique et émotionnelle. Particulièrement bien intégrées, les projections font ainsi respirer cette statue, comme si elle était vivante. Du grand art !

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© A Bofill

Michael Boder, directeur musical du Liceu, est au pupitre d’un orchestre maison brillamment disposé, se jouant avec éclectisme d’une écriture instrumentale ne laissant, dans ses moments voulus d’absurde incohérence, nul répit aux exécutants. Les passages plus rares de lyrisme se trouvent eux aussi admirablement rendus dans une exquise sérénité. Le chœur du Gran Teatre del Liceu réagit avec une même ductilité aux exigences auxquelles ils se trouvent confronté.

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© A Bofill

Chris Merritt investit, dans le rôle du détrousseur de cadavres Piet the Pot, une étonnante véhémence corporelle et ne stupéfie pas moins par l’aisance avec laquelle sa voix se meut dans une tessiture ténorale d’un ample ambitus. Un non moindre relief histrionique et vocal confère aux prestations de Werner Van Mechelen en Nekrotzar et Frode Olsen en Astramadors des dimensions « hénaurmes ». Barbara Hannigan est tout simplement phénoménale ! Elle exécute dans le rôle de Vénus des prouesses vocales stratosphériques et ne se montre par la suite pas moins virtuose dans celui de Gepopo, chef de la police politique secrète. Ana Puche et Inès Moraleda apportent beaucoup de fraîcheur et de séduction aux duos des amants Amando et Amanda, hérissés eux aussi de périlleux intervalles. Le contre-ténor américain Brian Asawa (Prince Go-Go) convainc en gamin tyrannique et la qualité de son timbre s’avère inaltérable, même dans les pires turbulences. Francisco Vas et Simon Butteriss incarnent des ministres impayables de drôlerie tandis que Ning Liang se montre parfaitement hystérique en Mescalina.

Bref, une grande soirée de théâtre et de musique au sein de la vénérable institution catalane !

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- Barcelone
- Gran Teatre del Liceu
- 1er décembre 2011
- György Ligeti (1923-2006), Le grand Macabre, Opéra en deux actes. Livret du compositeur et de Michael Meschke
- Mise en scène, Alex Ollé (La Fura dels Baus) et Valentina Carrasco ; Décors, Alfons Flores ; Costumes, Lluc Castells ; Lumières, Pieter von Praet ; Vidéos, Franc Aleu.
- Werner Van Mechelen, Nekrotzar ; Chris Merritt, Piet the Pot ; Frode Olsen, Astramadors ; Brian Asawa, Prince Go-Go ; Barbara Hannigan, Venus & Chief of the Gepopo ; Ning Liang, Mescalina ; Francisco Vas, White Minister ; Simon Butteriss, Black Minister ; Ana Puche, Amanda ; Inés Moraleda, Amando.
- Cor Del Gran Teatre del Liceu ; Chef de chœur, Jose Luis Basso
- Orchestra del Gran Teatre del Liceu
- Michael Boder, direction











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