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Le Festival de Bayreuth au Liceu : splendeur orchestrale et déroute vocale

mercredi 10 octobre 2012 par Emmanuel Andrieu
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Susan Maclean, Ortrud
© Antoni Boffil

Le Liceu de Barcelone peut s’enorgueillir d’avoir réussi - évènement très rare dont l’institution catalane avait néanmoins déjà bénéficié en 1955 - à faire venir les prestigieux Chœur et Orchestre du Festival de Bayreuth dans la capitale de la Catalogne, pendant une semaine entière. L’illustre phalange allemande a ainsi donné, en version de concert - et avec sensiblement les mêmes distributions -, trois des six titres retenus cette année à Bayreuth : Le Vaisseau fantôme (les 01 et 04 septembre), Lohengrin (les 02 et 05) et Tristan und Isolde (le 06). Nous allons rendre compte des deux premiers spectacles.

Avec un peu d’avance sur le calendrier qui fêtera, en 2013, le bicentenaire de la naissance de Richard Wagner (1813-1883), le Liceu a voulu rendre hommage au maître allemand, ce théâtre étant bien connu pour sa très ancienne et très haute tradition wagnérienne. Ce « Festival Wagner » - comme l’a intitulé le directeur artistique du Liceu, Joan Matabosch - a vu une équipe de quelques 200 artistes débarquer sur la célèbre Rambla, et a coûté la modique somme de 1,5 millions d’euros. L’ambitieux projet a d’ailleurs mis à mal financièrement le Liceu qui a dû, suite à des problèmes financiers - et malgré la rescousse de prospères firmes privées -, annuler quelques représentations d’opéra la saison dernière, et « tronquer » quelque peu la suivante.

On le sait, si la qualité de l’orchestre de Bayreuth ne faiblit pas - et offre toujours la même jouissance musicale à ceux qui ont la chance de posséder le précieux sésame qui permet d’accéder au temple de la Colline Verte -, on ne peut en dire autant des distributions vocales, dues à une raréfaction des grandes voix wagnériennes, d’une part, mais aussi à des choix artistiques parfois hasardeux d’autre part (sans évoquer des mises en scènes de plus en plus « trash » et controversées…). Ainsi, si nous avons goûté avec délice aux ensorcellements d’un des plus beaux orchestres au monde, nous n’avons pas ressenti la même excitation quant aux plateaux vocaux, hormis deux artistes littéralement électrisants : Riccarda Merbeth en Senta le premier soir et Klaus Florian Vogt en Lohengrin le lendemain.

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Samuel Youn, le Hollandais ; Riccarda Merbeth, Senta
© Antoni Boffil

Remplaçant Evgeny Nikitin initialement annoncé - mais débarqué suite au scandale qu’a provoqué la présence d’un tatouage nazi sur sa poitrine -, le baryton sud-coréen Samuel Youn, jusqu’alors toujours relégué au statut de « second couteau » à Bayreuth comme à Bastille, a finalement interprété le rôle du Hollandais. S‘il maîtrise une partition admirablement travaillée, s’il domine la langue comme le style, Samuel Youn ne dispose toutefois ni de l’ampleur vocale, ni de la noirceur de timbre exigées par le rôle. Par ailleurs, même en l’absence de proposition scénique, on ne trouve pas grand chose chez ce chanteur de la fatalité dont est porteur le personnage maudit, du charme trouble qui s’attache à sa présence ou encore de la sincérité qui porte sa passion. Nous attendons donc de le voir sur scène pour mieux juger…

Quant à Riccarda Merbeth - qui reprendra ce rôle à Bayreuth dans les éditions futures, à la suite d’Adrianne Pieczonkza -, elle éblouit. De fait, la soprano allemande nous a offert une magnifique prestation, d’une affolante intensité, jamais prise en défaut, avec notamment une ballade hantée, magistralement dynamisée. La scène de jubilation finale - jusqu’au délire sacrificiel du tragique dénouement - est par ailleurs couronnée par des aigus d’une juvénile fraîcheur, en même temps que foudroyants. Une magnifique Senta.

Franz-Josef Selig, qui connaît sa partie sur le bout des doigts depuis le temps qu‘il la chante, impressionne par sa basse sombre toujours aussi pétulante, et demeure un Daland de grande allure, une fois résolus quelques problèmes d’intonation en début de soirée. Michael König (Erik) s’avère un chanteur à l’énonciation encombrée, mais compense par la véhémence de l’émission, une intonation souvent approximative. Christa Mayer, pâle Mary, et Benjamin Bruns, Timonier au chant mélancolique, complètent la distribution.

Le lendemain, toujours en version de concert, c’est Lohengrin - autre grand titre des premiers opéras de Wagner - qui est à l‘affiche. Nous commencerons notre recension en précisant que, plus encore que la veille, le plateau vocal réuni nous a fortement déçu, hors l’époustouflant rôle-titre, incarné par le sublime ténor allemand Klaus Florian Vogt. Chose inouïe - que seule l’adulée Edita Gruberova obtient sans coup férir auprès d’un public catalan qui lui voue un culte -, les spectateurs se sont levés comme un seul homme à son apparition sur scène aux moments des saluts, et une interminable ovation lui a été adressée, tant son chant s’est avéré de bout en bout souverain.

Klaus Florian Vogt impose d’emblée un discours habité par la noblesse la plus introvertie et un chant d’une admirable logique, où le timbre - lait et miel à la fois - se plie à un legato d’une exceptionnelle concentration, le sens du phrasé trouvant dans le célèbre air du III « In fernem Land » à se surpasser. Jamais nous n’avions entendu cet air splendide chanté avec autant de naturel et de sensibilité, encore rehaussés par des mezza voce quasi éthérées. On notera, d’autre part, avec quelle science le chanteur négocie les notes de passage qui le mènent constamment au La aigu, émis dans la souplesse la plus conforme aux impératifs stylistiques du rôle. Bref, le plus extraordinaire Lohengrin que nous ayons entendu sur une scène lyrique.

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Klaus Florian Vogt, Lohengrin, ; Annette Dasch, Elsa ; Whilhelm > Schwinghammer, Le Roi Henri
© Antoni Boffil

En face, le reste de la distribution n’a pu que pâtir de la comparaison, et l’accueil qui lui a été réservé au rideau final n’a pas été, loin s’en faut, aussi enthousiaste. A commencer par la soprano allemande Annette Dasch qui, dans la partie d’Elsa, déçoit. Si son personnage possède toute la fragilité requise, la chanteuse souffre, en revanche, d’une carence de volume et de décibels qui infirme les duos des deuxième (avec Ortrud) et troisième (avec Lohengrin) actes. A sa décharge également : la banalité du timbre, un aigu pas toujours bien négocié, un medium insuffisamment corsé, mais surtout un manque d’aura qui fait les toutes grandes titulaires.

En Ortrud, l’américaine Susan Maclean n’a pas la tessiture attendue pour ce personnage, la chanteuse n’étant en rien une mezzo, et encore moins un falcon. En plus de posséder un instrument qu’elle a du mal a discipliner, les imprécations du II manquent d’ampleur et sont plus souvent hurlées que chantées.

Son acolyte, le baryton Thomas J. Mayer - récent Wotan à Bastille - campe un Telramund à la voix robuste certes, mais monochrome, sans grand mordant ni noirceur, avec des sonorités souvent tubées, et une diction nettement insuffisante.

La jeune basse Whilhelm Schwinghammer - en troupe à l’opéra de Hambourg - ne convainc pas davantage dans le rôle du Roi Henri, avec une voix manquant de soutien et de sûreté dans l’émission, tandis que le vétéran Ralf Lukas (Le Hérault) ne dispose que d’une voix hélas bien fatiguée et entachée d’un vilain vibrato.

A la tête des forces vives des chœur et orchestre du Festival de Bayreuth, nous retrouvons - les deux soirs - le chef Sebastian Weigl. Il n’est pas un inconnu ici, l’allemand ayant été directeur musical de la maison catalane de 2006 à 2010. Il est même regretté par beaucoup de mélomanes barcelonais, car son successeur, le chef Michael Boder, n’a guère convaincu jusqu’à présent, lors de ses diverses apparitions en fosse. Weigl donc ? Incisif, enlevé, théâtral, il sait à point décanter les deux partitions - fortement marquées encore par la fougue romantique -, les retenir ou les débrider, bref, les restituer avec un aplomb (wagnérien) stupéfiant. Il faut dire qu’il est formidablement aidé en cela par les vertus d’un orchestre dont on ne peut que s’enivrer de ses sonorités soyeuses et s’exalter de ses fulgurances chromatiques.

Le chœur enfin, remarquablement préparé par Eberhard Friedrich, est un pur miracle, et force l’admiration par son exemplarité de puissance, de cohérence, d’engagement et d’expressivité.

Bien plus que les solistes, si l’on excepte les deux cités, c’est lui qui a été le véritable triomphateur des deux soirées - avec évidemment l’orchestre. Plus de dix minutes de standing ovation - avec force hourras tonitruants fusant d’une salle en délire - sont ainsi venus, chaque soir, témoigner de l’ampleur du bonheur ressenti par un auditoire envoûté et transi.

Bref, deux grandes soirées qui - malgré la faiblesse générale des distributions - resteront dans les annales du Liceu.

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- Barcelone
- Gran Teatre del Liceu
- 04 septembre 2012
- Richard Wagner (1813-1883), Der Fliegende Holländer, opéra romantique en trois actes. Version de concert.
- Le Hollandais, Samuel Youn ; Senta, Riccarda Merbeth ; Daland, Franz-Josef Selig ; Erik, Michael König ; Mary, Christa Mayer ; Le timonier, Benjamin Bruns.

- 05 septembre 2012
- Richard Wagner (1813-1883), Lohengrin, opéra romantique en trois actes. Version de concert.
- Lohengrin, Klaus Florian Vogt ; Elsa von Brabant, Annnette Dasch ; Friedrich de Telramund, Thomas J. Mayer ; Ortrud, Susan Maclean ; Le Roi Henri, Whilhelm Schwinghammer ; Hérault, Ralf Lukas.
- Chor der Bayreuther Festspiele. Chef de choeur, Eberhard Friedrich
- Orchester der Bayreuther Festspiele
- Sebastian Weigle, direction






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