ClassiqueInfo.com




Le Couronnement de Poppée à Lille

mercredi 4 avril 2012 par Gilles Charlassier
JPEG - 57.9 ko
© Frédéric Iovino

Après les aventures d’Agrippina portées sur la scène de Dijon puis de Lille en octobre dernier, on retrouve la même clique de personnages pour l’Incoronazione di Poppea de Monteverdi, proposé également par le même duo d’institutions lyriques. Sans doute pour des raisons de format de salle, le spectacle est d’abord donné pour six représentations à Lille, avant de se déplacer pour deux soirées supplémentaires dans la maison bourguignonne. Si c’est Jean-François Sivadier qui remplace Jean-Yves Ruf à la régie, Emmanuelle Haïm revient avec son Concert d’Astrée, avec les mêmes Poppée et Othon, une manière de souligner la continuité du feuilleton – inversant le cours de l’histoire de la musique le temps d’une soirée.

Marque de fabrique du metteur en scène français, dont on a récemment admiré la Traviata, de vastes toiles amovibles scandent l’espace théâtral, sémiologie de l’ambiguïté entre le in et le off du plateau. L’opéra de Monteverdi se prête volontiers à ce jeu – ainsi du Prologue où se chamaillent Vertu, Fortune et Amour. Contre toute attente, celui-ci est certes interprété sur le devant de la scène, mais en en laissant visible toute la profondeur, au fond de laquelle on devine l’estrade et le trône impériaux. Une telle mise en perspective, où le futur se donne une visibilité anticipatoire, se retrouve à la fin du troisième acte : après la célébration publique des noces de Poppée et de Néron, un narrateur expose la fin sanglante des protagonistes, titubant parmi la chronologie historique pour conclure sur la mort des amants avant le Pur ti miro qui va suivre. On ne glosera pas sur l’adjuvant théâtral rompant la continuité musicale, pratique souvent contestable devenue monnaie courante sur les scènes lyriques. Si les bruissements de poussières qui ponctuent quelques changements de décor à vue n’apportent qu’un surcroît non nécessaire de couleur méditerranéenne – plus maghrébine que péninsulaire au demeurant –, la convocation de Suétone juste avant le célèbre duo d’amour permet au moins d’entendre ce dernier différemment, moins comme le couronnement de l’ascension de Poppée que comme une plage isolée au milieu des atrocités à venir. Après quelques difficultés à trouver son rythme – les premières scènes restent confinées à l’avant du plateau – le spectacle parvient à une consistance dramaturgique appréciable. D’aucuns jugeront la coupure, usuelle, de la soirée, après la mort de Sénèque, trahissant le génie particulier de l’opéra vénitien où le trivial voisine avec le sévère – mais force est de reconnaître que la construction en arche de la page invite à l’utiliser comme finale de la première partie.

JPEG - 82 ko
© Frédéric Iovino

A défaut d’être d’une audace herméneutique particulière, le travail de Jean-François Sivadier sait au moins croquer les personnages avec beaucoup de sapidité, et soutient efficacement les chanteurs. Louant le temps d’une soirée la nudité de son crâne pour une blondeur peroxydée, Max-Emanuel Cencic pousse l’hystérie de Néron dans ses derniers retranchements, au prix d’un aplanissement psychologique du jeune empereur. Cette caricature consonne ainsi avec la tessiture du contre-ténor, malmenée par une partition qui ne lui a jamais été prédestinée. Déjà Poppée chez Haendel en octobre dernier, Sonya Yoncheva, décalcomanies sur des cuisses qu’elle dévoile avec une sensualité, capiteuse comme sa voix, révèle dans l’héroïne montéverdienne une incandescence qui domine la soirée. En revanche, Tim Meads, Othon, est ici moins flatté par le récit vénitien que par le bel canto du Caro Sassone – tout en demeurant parfaitement honnête. Eminemment tragique, l’Octavie d’Ann Hallenberg va chercher dans ses graves et son médium toutes les ressources pour affronter un destin contraire – et confère au personnage une richesse bienvenue.

Dans la galerie de caractères que l’opéra de Monteverdi fait défiler, Sénèque, statufié à la chaux dans la seconde partie, résonne avec plus de dignité que d’autorité à travers les cordes de Paul Whelan. Extraordinaire composition de travesti, Emilio Gonzalez Toro porte Arnalta à une exubérance remarquable, qui ne menace jamais l’intégrité d’un solide matériau vocal. Rachid Ben Abselam s’en tient à davantage de pure théâtralité en Nourrice. La joliesse fraîche et piquante de Drusilla se vêt des atours reconnaissables d’Amel Brahim-Djelloul. Du reste de la distribution, on retiendra les apparitions de Mathias Vidal, sans porter pour autant l’ombre d’un démérite sur ses partenaires.

JPEG - 99.4 ko
© Frédéric Iovino

Sonorités luxueuses, Le Concert d’Astrée promeut Le Couronnement de Poppée à une densité instrumentale intéressante. Emmanuelle Haïm sait saupoudrer les couleurs de la partition, quand l’orthodoxie des rythmes est parfois menacée, pour faire entendre une énergie presque rock & roll. Moderne ou pas, Monteverdi est bien vivant, et cette production le prouve sans détours.

Lecteurs, artistes, éditeurs, organisateurs de concerts, notre article vous a intéressé ?
Vous désirez lâ€â„¢insérer dans votre revue de presse ?

"Nous serons ravis de le voir mentionné sur votre site internet. Vous pouvez, sans autorisation préalable de notre part, en extraire de courtes citations, à la condition expresse quâ€â„¢un lien *fonctionnel* soit fait vers notre site.

En cas de citation sur un support papier, les noms de lâ€â„¢auteur et de notre site doivent être obligatoirement mentionnés.

Pour toute précision, nâ€â„¢hésitez pas à contacter notre rédaction : richard.letawe(at)classiqueinfo.com"

- Lille
- Opéra
- 12 mars 2012
- Claudio Monteverdi (1567-1643), L’incoronazione di Poppea. Opéra en un prologue et trois actes. Livret de Giovanni Francesco Busenello d’après Tacite.
- Mise en scène, Jean-François Sivadier ; Scénographie, Alexandre de Dardel ; Costumes, Virginie Gervaise ; Lumières, Philippe Berthomé.
- Sonya Yoncheva, Poppée ; Max-Emanuel Cencic, Néron ; Ann Hallenberg, Octavie ; Tim Mead, Othon ; Paul Whelan, Sénèque ; Amel Brahim-Djelloul, Drusilla ; Rachid Ben Abdeslam, La Nourrice/Homme de la maison de Sénèque ; Emiliano Gonzalez Toro, Arnalta ; Anna Wall, La Fortune/Vénus/Pallade ; Khatouna Gadelia, La Vertu/Valet ; Camille Poul, L’Amour/Damigella ; Aimery Lefèvre, Mercure, Consul ; Patrick Schramm, Homme de la maison de Sénèque/Licteur/Consul ; Mathias Vidal, Soldat/Homme de la maison de Sénèque/Lucain/Tribun ; Nicholas Mulroy, Soldat/Libertus/Tribun.
- Le Concert d’Astrée
- Emmanuelle Haïm, direction.






Accueil | Contact | Plan du site | | icone statistiques visites | info visites 810897

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site Opéra   ?

Site réalisé avec SPIP 3.0.16 + AHUNTSIC

Creative Commons License