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Le Collegium Vocale et Josquin : un parfum de perfection

jeudi 7 avril 2011 par Philippe Houbert
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Collegium Vocale
© M. Devrient

En cette vingtième saison de production de Concerts dits parisiens, le moins que l’on puisse dire est que Philippe Maillard régale le mélomane exigeant. Du Binchois par l’ensemble Discantus aux Bach de la Petite Bande, des Schubert de Padmore/Fellner au Henry Lawes de la Rêveuse, du Clavier bien tempéré sans concession de Benjamin Alard au Scarlatti frémissant d’Enrico Baiano, les oreilles qui veulent sortir des sentiers battus par tant d’autres institutions musicales trouvent leur bonheur entre Salle Gaveau, églises St. Roch et des Billettes et Oratoire du Louvre.

Après un programme somptueux consacré à Brahms et Bruckner, un Bach très en place mais un peu sulpicien, c’est à Josquin Desprez que Philippe Herreweghe et son Collegium Vocale Gent consacraient cette soirée en l’Oratoire du Louvre. Josquin est l’un des compositeurs les plus énigmatiques qui soient, si l’on met en rapport la réputation de son nom et sa production, somme toute modeste en quantité. Le renom, il le doit incontestablement à la qualité de son œuvre mais aussi à l’édition musicale puisque Josquin fut le premier compositeur à bénéficier de l’impression d’un recueil exclusivement consacré à ses partitions, en 1502, puis un deuxième rassemblant six ordinaires de messes en 1505, les deux éditions étant dues au vénitien Ottavio Petrucci. Le programme bâti par Philippe Herreweghe pour les douze solistes du Collegium Vocale était centré sur le culte marial, avec une des deux messes dédiées à la Vierge et six motets tout à sa gloire.

On gardera pour un peu plus tard la splendeur de l’œuvre qui ouvrait le concert, pour débuter cette chronique avec le motet à cinq voix Illibata Dei virgo nutrix. Œuvre de jeunesse de Josquin, dans laquelle le compositeur lie son nom à la Vierge, d’une part en utilisant son nom et son origine (les rives de l’Escaut) comme acrostiche – IOSQUINDPREZ ACAVVESCAVGA ou Josquin Desprez a cauve Scauga soit issu de la source de l’Escaut ; d’autre part en se servant du motif la-mi-la (voyelles musicales de Ma-ri-a) comme formule de cantus firmus, trois fois au ténor dans la première partie du motet, réduit à trois brèves dans le seconde partie. Autour de cette dimension supplicatoire de la prière, s’organisent des duos ou des confrontations deux à deux dans la première partie, des passages ternaires à l’écriture contrapuntique de plus en plus raffinée dans la seconde. Usons d’une formule en ostinato qui nous servira pour l’exécution de toutes les pièces du programme : rarement aurons nous entendu un chœur avec une telle perfection d’intonation, une telle malléabilité, un sens si exacerbé du texte. Si le débat critique qui régnait dans les années 70 et 80 entre voix blanches ou non pour ce type de répertoire avait encore cours, nul doute que ce qu’atteint désormais le Collegium Vocale de Gand clorait les discussions.

Le motet Ave maris stella n’est autre que la mise en polyphonie à quatre voix, avec adjonction d’un quatrième verset, d’une pièce à trois voix de Guillaume Dufay, conservée à la Chapelle Sixtine, là où Josquin oeuvra de 1489 à au moins 1495. L’hymne, tant paraphrasé par les compositeurs de la Renaissance, est très ornementé dans un superbe canon à l’octave entre voix de ténor et de superius. Que vous ma dame/In pace/in idipsum est une chanson-motet à trois voix, genre dans lequel la voix de dessus chante un texte d’amour courtois alors que la basse entonne une mélodie grégorienne. Le Salve Regina à cinq voix date sans doute de l’époque romaine mais on a l’assurance que Josquin en était particulièrement fier puisque c’est l’œuvre qu’il choisit, début 1503, d’adresser à la cour des Este à Ferrare comme preuve de son savoir-faire. Fier, on le serait à moins tant cette salutation mariale est d’une écriture invraisemblablement élaborée, avec les imitations initiales au ténor et au superius masquant la voix obstinée qui scande les premières notes de l’antienne ré-do-ré-dol et sa transposition sol-fa-sol-do, cet ostinato revenant à vingt quatre reprises dans une partition qui dure moins de quatre minutes et qui trouve le moyen de faire se succéder scansion obsédante dans la première partie et discours aéré dans la seconde, et les longs accords tenus à la fin. Un bijou ciselé par Josquin et restitué cinq siècles plus tard par le Collegium Vocale.

Continuons l’ascension émotionnelle de ce concert avec le motet à quatre voix Ave Maria ..virgo serena, pièce de jeunesse mais qui éblouit tant l’éditeur Petrucci qu’il la plaça en tête du recueil de 1502. Hymne en cinq strophes, chacune traitant de l’un des événements majeurs de la vie de Marie (conception, nativité, annonciation, purification, assomption), l’ensemble étant encadré par deux strophes : au début, la salutation de l’ange Gabriel, à la fin, la pétition personnelle du compositeur O Mater Dei, memento mei. Ainsi le chiffre 7, symbole de la Vierge, est il-convoqué ! La pièce est une merveille d’écriture, réussissant le tour de force d’associer passages d’appariement des voix, courts moments homorythmiques, personnalisation de chaque strophe et équilibre d’ensemble, le tout dans une œuvre durant moins de cinq minutes. C’est ainsi que se terminait ce sublime concert mais revenons un peu en arrière pour parler des deux grandes pièces (en durée) mises au programme par Philippe Herreweghe.

La messe Ave maris stella date sans doute des années immédiatement antérieures à 1500. Elle figure en première place du recueil Petrucci de 1505 et est fondée sur la célèbre mélodie grégorienne remontant au moins au neuvième siècle. L’hymne est essentiellement reprise à la voix de ténor, une fois par fragments dans le Kyrie, puis répétée une deuxième fois dans les autres sections, sauf dans le Credo où six apparitions sont de plus en plus difficiles à discerner du fait de l’ornementation, des variations, réductions, augmentations. L’effet d’unité est rendu par l’utilisation du même motif de tête dans cinq sections sur six, le Sanctus débutant, lui, par l’incipit du cantique grégorien en valeurs longues. Là encore, le choeur gantois parvint à la perfection, non seulement technique (justesse, équilibre) mais aussi et surtout par une parfaite caractérisation de chaque section. Peut-on ajouter que l’acoustique de l’Oratoire (la meilleure de Paris ?) fut un plus évident pour associer public et interprètes dans cette communion ?

Pour finir – en fait pour commencer le concert, Philippe Herreweghe nous proposait le cycle de motets Vultum tuum deprecabuntur, œuvre datant des années milanaises de Josquin (1470-80). S’il semble que le cycle n’était pas conçu comme tel par Josquin et que sa présentation actuelle n’est due qu’à Petrucci, on ne peut qu’être admiratif de l’intuition de l’éditeur, car les six premières parties forment bien un tout homogène s’adressant à la Vierge que l’Ora pro nobis avec son Amen (VI) semble conclure. Puis vient une septième partie, prière au Christ, réunissant mère et fils dans ce chiffre 7, symbole de douleur et de joie. Le cycle est bien bouclé puisqu’à la glorification initiale de la Vierge répond celle du Christ. Si nous avons tenu à conclure cette critique par cet ensemble, c’est que toutes les qualités déployées par le Collegium Vocale Gent un peu plus de 80 minutes durant furent réunies ici, dans cette écriture à quatre voix remplissant l’espace de l’Oratoire. Musique étonnamment fébrile, avec l’utilisation périlleuse d’un superius élevé ; discours volubile présageant Monteverdi ; texture aérée masquant un raffinement extrême. Oui, nous fûmes conquis d’emblée par ce cycle, annonciateur des plaisirs qui allaient suivre. Ce n’est sans doute pas par hasard que Philippe Herreweghe revint à cette septima pars en guise de bis.

Programme sublime, interprétation dont il semble impossible qu’on puisse faire mieux, acoustique de rêve, public en état d’hypnose, donc respectueux des chanteurs : incontestablement l’un des plus beaux concerts de la saison parisienne. A noter que, dans le même lieu, le Chœur de chambre de Namur dirigé par Peter Philips se produira le 7 avril dans un programme consacré à l’Age d’or espagnol. Ah ! Si les rivalités entre flamands et wallons pouvaient se régler par une confrontation Gand-Namur !

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- Paris
- Oratoire du Louvre
- 23 mars 2011
- Josquin Desprez (ca.1450-1521) ; Que vous ma Dame ; Vultum tuum deprecabuntur, cycle de motets à quatre voix ; Illibata Dei Virgo nutrix, motet à cinq vois ; Ave maris stella, motet à quatre voix ; Que vous ma Dame/In pace/in idipsum, motet-chanson à trois voix ; Missa Ave maris stella, messe à quatre voix ; Salve Regina, motet à cinq voix ; Ave Maria, gratia plena, motet à quatre voix
- Solistes du Collegium Vocale Gent : Juliet Fraser, Dominique Verkinderen, Louise Wayman, sopranos ; Alex Potter, alto ; Kevin Skelton, David Munderloh, ténors I ; Manuel Warwitz, Tobias Hunger, Stephan Gähler, tenors II ; Matthias Lutze, Adrian Peacock, Stephan Mac Leod, basses
- Philippe Herreweghe, direction


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Collegium Vocale

7 avril 2011
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