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Le Collegium Vocale Gent sur l’Olympe

mardi 6 décembre 2011 par Philippe Houbert
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Collegium Vocale
© M. Devrient

En dépit de la relative richesse de la vie musicale parisienne, il est peu de semaines qui nous apportent, dans des répertoires aussi différents, autant de bonheurs que celle qui débuta par ce nouveau triomphe du chœur gantois. Une Belle Meunière de rêve par Matthias Goerne à Pleyel, des Variations Goldberg frisant la perfection par Benjamin Alard à l’hôtel de Lauzun. Que demander de plus ? Mais reprenons les choses dans l’ordre chronologique avec le retour du Collegium Vocale Gent de Philippe Herreweghe en l’Oratoire du Louvre. En mars dernier, c’est à Josquin qu’un programme entier était consacré. En ce lundi, c’est à Lassus et au grand oublié des anniversaires de l’année 2011, Tomas Luis de Victoria, que le chœur belge rendait hommage.

Les Cantiones sacrae sex vocibus sont, avec les Lagrimae di San Pietro, l’une des dernières oeuvres de Roland de Lassus. La préface de ce recueil montre un homme conscient à la fois de sa fin proche mais aussi d’un tournant dans la vie musicale, évolution dans laquelle il reconnaît ne pas vouloir s’inscrire. Un orgueil justifié lui fait comparer cette nouvelle production à des pièces plus anciennes : « Mes anciennes œuvres sont plus enjouées et plus festives ; celles-ci sont plus sérieuses, elles semblent plus tendues et plus puissantes, et elles peuvent apporter plus de jouissance à l’esprit et à l’ouïe. » Recueil néanmoins disparate que celui de ces Cantiones sacrae, mêlant pièces profanes encourageant l’usage de la boisson et d’inspiration religieuse, tirées des Psaumes et de quelques fragments des livres des Proverbes et de l’Ecclésiaste. Deux de ces motets ouvraient ce sublime concert. On ne dira jamais assez que cette musique doit être goûtée au concert et non simplement au disque. Si l’enregistrement fait pour Harmonia Mundi en 2007 s’inscrivait parmi les belles réalisations discographiques consacrées à Lassus, ce que le Collegium Vocale produisit à l’Oratoire fut d’une toute autre grandeur émotionnelle, particulièrement dans Prolongati sunt dies mei, dont le texte semble être une confession laissée par le compositeur. Si Ad Dominum cum tribulare évoque la délivrance par la mort en un formidable travail sur les contrastes, Prolongati sunt dies mei, par ses dimensions, est une magnifique déploration sur les tourments de la vieillesse et un appel à la paix éternelle. Ce que les chanteurs rassemblés par Philippe Herreweghe accomplirent ici fut tout simplement bouleversant d’expression. Mais, au-delà, de la qualité interprétative, il est des fois où la simple confrontation à la perfection (beauté des voix, équilibre, dynamiques) émeut et fait rendre les armes. Nous étions dans un de ces soirs-là.

Suivait l’Officium Defunctorum de 1605 de Tomas Luis de Victoria, mort il y a quatre siècles en 1611. Intéressante confrontation à quelques mois de distance puisque l’autre très grand chœur belge, celui de Namur, avait, sous la direction de Peter Philips, donné ce même chef d’oeuvre, élargi à quelques pièces contemporaines, dans ce même Oratoire du Louvre en avril dernier. On sait que c’est à l’occasion des funérailles de l’impératrice douairière Maria, fille de Charles Quint, sœur de Philippe II et veuve de Maximilien II d’Autriche (celui qui avait anobli Lassus), morte le 26 février 1603, que Victoria composa cet Office. La date de 1605 est celle de la publication. C’est lors de cette dernière que fut ajoutée, en préambule de la messe de Requiem proprement dite, le motet Taedet animam meam, à l’écriture homophonique et homorythmique où Victoria introduit de façon surprenante des silences emplis de cadences aux résolutions en tuilage, que Herreweghe et le chœur gantois exécutèrent à la perfection, tout en y apportant une expressivité fascinante. Il en fut ainsi tout du long de l’exécution de ce chef d’œuvre qui clôt une époque. La façon dont les phrases cadentielles de l’Introit Requiem aeternam furent rendues nous laissa pantois d’admiration. L’alternance de pièces fondées sur un motif grégorien et dont la polyphonie austère recèle néanmoins une force émotionnelle certaine,( Kyrie, Sanctus, Agnus Dei) et d’autres à l’ornementation recherchée (Graduale, Offertorium – ce dernier combinant de manière hallucinante densité polyphonique et liberté rhétorique – Communio) fut admirablement interprétée.

Quitte à paraître répétitif, il serait impossible de trouver dans ce concert le début de l’esquisse de l’ébauche d’une réserve. Ce que Herreweghe et le Collegium Vocale de Gand ont obtenu durant cette soirée concrétise la perfection à laquelle l’art de Victoria était parvenu dans cet Office : summum de l’art polyphonique fondé sur le rappel de ce qu’il doit au grégorien, équilibre parfait entre rhétorique et expressivité et beauté miraculeuse des voix employées.

Toutes choses que nous pouvions retrouver dans les deux bis (un grand merci à Lionel Meunier – Vox Luminis – et Jens Van Durme – communication du Collegium Vocale – pour nous avoir aidé dans l’identification des deux pièces données) : le motet extatique Versa est in luctum, inclus dans la publication de 1605 par Victoria, et le sublime Vadam et circuibo civitatem à 6 voix, dont le texte est tiré du Cantique des Cantiques, motet qui résume à lui tout seul l’art du maître espagnol.
Indiscutablement, un des très grands concerts de l’année 2011 et, une fois de plus, en l’Oratoire du Louvre.

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- Paris
- Oratoire du Louvre
- 07 novembre 2011
- Roland de Lassus (1532-1594), Cantiones Sacrae (extraits) : Ad Dominum cum tribularer ; Prolongati sunt dies mei
Tomas Luis de Victoria (vers 1548 – 1611), Officium Defunctorum (1605)
- Collegium Vocale Gent : Hana Blazikova, Dominique Verkinderen, sopranos I ; Zsuzsi Toth, Juliet Fraser, sopranos II ; Alex Potter, Alexander Schneider, altos ; David Munderloh, Stephan Gähler, ténors I ; Manuel Warwitz, Hermann Oswald, ténors II ; Peter Kooij, Adrian Peacock, Matthias Lutze, basses
- Philippe Herreweghe, direction






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