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Lady Macbeth de Mzensk au Teatro Real

samedi 7 janvier 2012 par Gilles Charlassier
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Eva-Maria Westbroek, Katerina Ismailova ; Vladimir Vaneev, Borís
© Javier del Real / Teatro Real

A rebours de la tendance dominante qui met à l’affiche des ouvrages consensuels en cette fin d’année, Gerard Mortier importe sur la scène du Teatro Real la Lady Macbeth de Mzensk de Chostakovitch étrennée au Nederlandse Opera d’Amsterdam en 2006 – dirigée alors par Mariss Jansons – et donnée ensuite en janvier 2009 à l’Opéra Bastille, sous la baguette d’Hartmut Haenchen. L’impressionnante mise en scène de Martin Kušej semble avoir été conçue sur-mesure pour Eva-Maria Westbroek, titulaire du rôle-titre à chacun des cycles de représentations. On ne saurait se lasser de l’incroyable puissance de l’incarnation de la néerlandaise, sans doute la grande Katerina Ismailova du moment.

Sur le plateau, que l’on devine maculé de boue, celle du village russe où se déroule l’action, collante comme l’oppression du regard de la communauté sur l’épouse du fils du notable du coin, le commerçant Ismailov, se tient dans la chambre conjugale, faite de plexiglas, où la jeune femme étouffe. C’est d’ailleurs, symptomatiquement, la première sensation qu’elle manifeste à la scène inaugurale, sous le dais nocturne de la lune.

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Eva-Maria Westbroek, Katerina Ismailova ; Michael König, Serguéi
© Javier del Real / Teatro Real

Ce dispositif fédère l’ensemble de la première partie du spectacle – qui va jusqu’au début du troisième acte, juste avant le mariage avec Sergueï, où les époux rendront compte du cadavre de Zinovi déterré par un ivrogne, sans compter la mort suspecte du patriarche, empoisonné à la mort aux rats. Le convoi vers la Sibérie qui occupe tout le quatrième acte, qui verra l’humiliation de Katerina et sa mort dans les eaux glacées de la Volga, s’enfonce, à la fin, dans les profondeurs de la scène, tandis que rôdent sur le plateau les sentinelles, image de la face émergée de l’oppression, qui dissimule les tortures et la solitude dans le silence. La scénographie de Martin Zehetgruber révèle avec une économie d’une rare efficacité le tragique du destin de Katerina, assisté par les éclairages crus de Reinhard Traub. Ce parti-pris sans concession s’illustre de manière exemplaire dans l’adultère – entre Katerina et Sergueï, suggérée sans fard par la partie musicale. Martin Kušej a eu la géniale idée de projeter des lumières stroboscopiques, dans un rythme qui reproduit le tempo saccadé de la musique – et le halètement du coït. Impressions garanties.

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Eva-Maria Westbroek, Katerina Ismailova ; Michael König, Serguéi
© Javier del Real / Teatro Real

Mais c’est avant tout la partition de Chostakovitch qui frappe par son intensité, servie avec un soin tout particulier par Hartmut Haenchen. A la tête de l’Orchestre Symphonique de Madrid, le chef germanique en révèle les détails de manière captivante, et met en lumière la composition originale de l’œuvre, où nombre de séquences sont écrites comme des mouvements symphoniques – ainsi les scènes sexuelles du premier acte sont-elles des Allegrettos agressifs à l’image de celui de la Huitième ou Dixième Symphonies ultérieures. Plutôt que de s’attarder sur une slavisation folklorisante de l’opéra, le chef en souligne la modernité, avatar d’objectivité pathétique – les expérimentations avant-gardistes du Nez ont alors à peine six ans. Il ne fait aucun doute que dans Lady Macbeth, Chostakovitch ait voulu leur donner une incarnation lyrique et dramatique. C’est cette cohérence dans l’évolution stylistique du compositeur russe que le chef d’orchestre saisit, en nous faisant ainsi entendre l’urgente actualité de l’histoire de Katerina ainsi exposée. Ajoutons, par ailleurs, que la richesse de l’orchestration a conduit à placer des fanfares sur l’avant-scène dans les tutti les plus conséquents, accentuant l’impact des climax.

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Coro Titular del Teatro Real
© Javier del Real / Teatro Real

Cette réussite, on la doit aussi, et peut-être surtout, à la performance d’Eva-Maria Westbroek. Depuis les débuts de cette production, elle en constitue l’aura presque missionnaire, tant la néerlandaise brûle les planches. Au fil des saisons, la voix a gagné en dramatisme, fragilisant discrètement l’aigu, qu’elle sait filer avec un mezza-voce d’une remarquable expressivité. L’ampleur de la texture de l’instrument éclate quand nécessaire en cri bouleversant, et fait rayonner l’humanité meurtrie du personnage. L’incarnation de Westbroek est littéralement anthologique, et reçoit une ovation méritée. Robuste, Michael König traduit toute la veulerie de Sergueï, et contraste avec le Zinovi de Ludovít Ludha, juste de légèreté en mari falot. Vladimir Vaneev exprime remarquablement l’ambivalence de Boris Ismailov, despote qui écrase tous ceux qui l’entourent. Lani Poulson campe une Sónietka idiomatique.

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Eva-Maria Westbroek, Katerina Ismailova ; Michael König, Serguéi ; Coro Titular del Teatro Real
© Javier del Real / Teatro Real

Du reste du plateau, on retiendra Scott Wilde en sergent de police, le pope d’Alexander Vassiliev, ou encore Carole Wilson en Aksinya, puis prisonnière au dernier acte. Les ensembles et les chœurs de la maison, préparés par Andrés Máspero, assurent une efficacité incontestable à leurs interventions. On ne peut qu’espérer avec impatience les reprises de ce spectacle, honoré en 2009 par le Syndicat de la critique.

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- Madrid
- Teatro Real
- 15 décembre 2011
- Dmitri Chostakovitch (1906-1975), Lady Macbeth de Mzensk. Opéra en quatre actes et neuf tableaux. Livret d’Alexander Preys et Dmitri Chostakovitch, d’après le récit de Nikolái Leskov.
- Mise en scène, Martin Kušej ; Scénographie, Martin Zehetgruber ; Costumes, Heide Kastler ; Lumières, Reinhard Traub.
- Eva-Maria Westbroek, Katerina Ismailova ; Vladimir Vaneev, Borís Timfeyevich Ismailov ; Ludovít Ludha, Zinovi Borisovich Ismailov ; Michaël König, Sergueï ; Carole Wilson, Aksinya/Une Prisonnière ; John Easterlin, Un Travailleur en haillons ; Francisco Santiago, Un Boutiquier/Un Policier ; Airam De Acosta, Un Gardien ; Javier Checa, Premier Contremaître ; Ángel Rodríguez, Second Contremaître ; Alain Damas, Troisième Contremaître ; Igor Tsenkman, Un Meunier ; Fernando Campo, Un Cocher ; Alexander Vassiliev, Le Pope/Un Sentinelle ; Scott Wilde, Un Sergent de Police, Un Officier ; Valentin Jar, Un Maître ; Álvaro Vallejo, Un Invité ivre ; Lani Poulson, Sónietka.
- Coro Intermezzo ; Andrés Maspero, direction des chœurs.
- Orquesta Sinfónica de Madrid.
- Hartmut Haenchen, direction.






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