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Lady Macbeth à l’Opéra de Paris

dimanche 1er février 2009 par Karine Boulanger
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© Opéra national de Paris

Dix-sept ans. Il aura fallu attendre dix-sept ans pour que le chef d’œuvre de Dimitri Chostakovitch revienne sur la scène de l’Opéra national de Paris.

L’œuvre, dans sa version originale, avait attendu 1992 pour connaître enfin sa création parisienne dans une production d’André Engel et Nicky Riety. Le retour au répertoire s’effectue cette saison dans une production venue d’Amsterdam, déjà diffusée en dvd [1]., au parti pris très différent de celle des années 1990, mais extrêmement forte.

Créée triomphalement en 1934 à Leningrad, puis Moscou, Lady Macbeth de Mzensk repose sur une nouvelle très grinçante de Nikolaï Leskov qui servit de base au livret concocté dès 1930 par Alexandre Preis et Chostakovitch, dont le premier opéra, le Nez, venait d’être monté en 1929 à Leningrad. L’opéra connut rapidement un grand succès outre-Atlantique puis en Europe avant de disparaître de l’affiche des théâtres soviétiques à la suite d’une campagne de presse déchaînée contre le compositeur. Profondément attaché à la partition, Chostakovitch en livra une version « expurgée » en 1963 sous le titre de Katerina Izmaïlova, en conservant tout de même la tessiture très tendue caractéristique du rôle titre. La version originale commença à être remontée à partir des années 1980 et s’est imposée depuis.

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© Opéra national de Paris

La production très dépouillée de Martin Kušej est basée sur l’enfermement de tous les personnages, physique et psychologique, leur emprisonnement au sein d’un système. Katerina Izmaïlova, mal mariée, est prisonnière de sa famille et paradoxalement exposée aux regards et à la concupiscence de tous. Opéra de l’insatisfaction sexuelle, Lady Macbeth de Mzensk comporte aussi différentes satires décrivant un système si vicié que l’héroïne, malgré les meurtres qu’elle accomplit, apparaît pitoyable et avant tout victime. Délaissée par un mari impuissant, convoitée et harcelée à longueur de journée par son beau-père, Katerina s’ennuie et se languit. La misère sensuelle de la femme est évoquée à travers sa collection presque maniaque de chaussures à talons extravagants qu’elle essaie à longueur de journée, à défaut d’occupation et de satisfaction de ses désirs. L’arrivée du nouvel ouvrier, Sergueï, est l’élément moteur du « passage à l’acte » de Katerina qui se livre à lui et finit par l’aimer, un amour non partagé puisque Sergueï n’est réalité qu’un profiteur et un jouisseur. Les meurtres deviennent la conséquence de l’enfermement et de la frustration de l’héroïne, dont les désirs sont exacerbés par la terreur et les remords liés à ses actes. Finalement trahie par son amant qui ne lui trouve plus aucun intérêt après leur condamnation à la déportation en Sibérie, Katerina découvre enfin la véritable nature de Sergueï et tue une ultime fois (sa rivale, Sonietka) avant de se donner la mort. La mise en scène présentée à l’Opéra Bastille n’évacue jamais la crudité, la violence et l’obscénité qui marquent l’opéra tant dans les paroles prêtées aux personnages, leurs attitudes, que dans la musique elle-même.

Musicalement, l’ensemble est particulièrement à la hauteur, avec un orchestre parfaitement en place, aux bois et cuivres très sollicités, oscillant entre tension dramatique et dérision, angoisse et bouffonnerie, remarquablement dirigé par Hartmut Haenchen.

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© Opéra national de Paris

La distribution, en bonne partie identique à celle qui avait assuré la création du spectacle à Amsterdam, est dominée par Eva-Maria Westbroek qui trouve en Katerina Izmaïlova l’un de ses meilleurs rôles. La chanteuse évolue avec une grande aisance dans la tessiture très haute et tendue du rôle sans jamais pourtant recourir au cri. Cette « facilité » apparente et la chaleur particulière du timbre de la soprano expliquent peut-être la relative « douceur » de cette Lady Macbeth qui ne semble tuer que lorsqu’elle est dos au mur sans aucun espoir (le retour à la « vie normale » avec son mari est impossible, tout comme la moindre idée de dissimulation du mépris qu’elle nourrit à son égard) ou bien quand elle ne peut plus supporter le harcèlement de son beau-père. Seul le meurtre de Sonietka semble « monstrueux » car perpétré de sang froid par une Katerina tout d’un coup calme et résolue, débitant son dernier monologue comme tous les sens anesthésiés. La soprano dispose d’une bonne diction mais certains mots gagneraient peut-être à être mis en relief (« air » de l’acte I, scène 3).

Michael König compose un Sergueï n’appelant pas le moindre reproche, personnage sans relief, mais élément déclencheur de l’action. Vladimir Vaneev est un beau-père à la fois ridicule et menaçant, à la voix malheureusement un peu claire et terne, parfois noyée sous les déferlements de l’orchestre. Le ténor Ludovit Ludha, aux rares interventions, était un Zinovy Borisovitch parfait, époux bête et méchant de Katerina, complètement dépassé par les évènements. Enfin, on notera l’excellente prestation des chœurs de l’Opéra de Paris.

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- Paris
- Opéra Bastille
- 25 janvier 2009
- Dimitri Chostakovitch (1906-1975), Lady Macbeth de Mzensk opéra en 4 actes et 9 tableaux. Livret d’Alexandre Preis et Dimitri Chostakovitch
- Mise en scène : Martin Kušej ; décors : Martin Zehetgruber ; costumes : Heide Kastler ; lumières : Reinhard Traub
- Boris Izmaïlov/un vieux bagnard : Vladimir Vaneev ; Zinovy Borisovitch Izmaïlov : Ludovit Ludha ; Katerina Lvovna Izmaïlova : Eva-Maria Westbroek ; Sergueï : Michael König ; Aksinya/une bagnarde : Carole Wilson ; le balourd miteux : Alexander Kravets ; Sonietka : Lani Poulson ; le maître d’école : Valentin Jar ; le pope/un gardien : Alexander Vassiliev ; le chef de la police/un officier : Nikita Storojev ; le régisseur : Shin Jae Kim ; le portier : Marc Chapron ; les contremaîtres : Hyoung-Min Oh, Se-Jin Hwang, Slawomir Szychowiak ; le meunier : Chae-Wook Lim ; le cocher : Fernando Velasquez ; un policier : Andrea Melli ; un invité ivre : Pascal Mesle
- Chœurs de l’Opéra national de Paris ; chef des chœurs : Winfried Maczewski
- Orchestre de l’Opéra national de Paris
- Hartmut Haenchen, direction

[1Avec Eva-Maria Westbroek, Christopher Ventris, Carole Wilson, Vladimir Vaneev, Lani Poulson, Ludovít Ludha, Alexandre Kravets, direction : Mariss Jansons (Opus Arte)






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