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La vie dangereuse du Quatuor Prazak

vendredi 5 septembre 2008 par Théo Bélaud
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Quatuor Prazak
DR

La dernière prestation des Prazak à laquelle nous assistions donnait à entendre la face la plus irritante et désolante de cette formation. Le concert donné dimanche dernier à l’Orangerie de Sceaux, globalement abouti dans chacune des oeuvres présentées, a permis de les écouter pour le pire et le meilleur, sous toutes les coutures, allant même jusqu’à faire se télescoper les deux.

Retour à la vie : Mozart, Martinů

Il est juste que vous sachiez que l’auteur de ces lignes se rendait pour la cinquième fois à un concert du Quatuor Prazak, et qu’il restait alors sur quatre déceptions plus grandes les unes que les autres. Cinq fois, pour un jeune homme, n’a rien d’exceptionnel : les Prazak donnent beaucoup de concerts. Ils adorent cela ! Il suffit de les voir une fois pour s’en apercevoir. Jouer bien n’est pas leur priorité (ils doivent considérer qu’il y a de sinistres studios d’enregistrement pour cela). Jouer en communiant avec le public, voilà le credo. Gageure pour ce genre, mais qu’ils réussissent en fait assez souvent, à condition que l’on ne soit pas trop exigeant sur le résultat musical. Cet état de fait nous avait en tous les cas donné l’image antipathique d’une formation capitalisant sur les effets faciles qu’il est possible, à ce niveau, de soutirer des plus grandes œuvres du répertoire. Le Quatuor Prazak vit donc dangereusement et bourgeoisement à la fois, et l’intéressant est que les deux ont tendance à se nourrir l’un et l’autre.

A l’aune de la situation préalable, la première partie du concert scéen était assez exceptionnellement réjouissante. Un Mozart certes assez chargé en intentions saillantes, mais d’une sincérité palpable, d’une cordialité imparable, et sans problème technique ni stylistique vraiment rédhibitoire ; et un Martinů joué avec dix fois davantage de concentration et de constance que tous les quatuors « classiques » que nous avions entendus joués par les Prazak jusqu’alors. Du Quatuor « La Chasse » de Mozart, on retiendra surtout les deux derniers mouvements, d’une forte tenue, malgré les prémisses de l’inflation sonore dont le violoncelle de Michal Kanka est coutumier. Mais des prémisses seulement, qui ne gâchaient pas la sobre expressivité, sans chichis, du troisième mouvement, fort touchant notamment par la grâce de l’alto de Josef Kluson, plus juste et surtout chantant que d’habitude. Dans le finale, Remes séduisait à force d’un cabotinage pas du tout mal placé, sur les traits fusés caractéristiques évoquant idéalement, sous son archet, ceux de l’ouverture de Fidelio. Remes était certainement moins idéal dans le premier mouvement, - il est structurellement et incurablement fâché avec les longues phrases rapides - mais sans que cela ne trouble l’équilibre ni ne nuise (au contraire, en fait) à la relance du discours. Dans ce même mouvement, les difficultés de cohésion dans les passages homorythmiques (une limite également courante des Prazak) n’apparaissaient pas : une bonne surprise, à l’image de cette prestation mozartienne dans son ensemble. Seul le second mouvement pâtissait légèrement d’un défaut de naturel et de fluidité dans le chant, moins dans les phrasés en eux-mêmes que dans l’enchaînement des phrases.

Quel bonheur d’entendre le Troisième Quatuor de Martinů, certainement l’un des trois plus aboutis du corpus et qui marque un tournant et l’affirmation d’une signature absolument personnelle - curieusement, le Quatuor n°2 est composé en 1918, année de la mort de son modèle, Debussy, et le Troisième en 1929, immédiatement à la suite de la mort de Janacek et de la composition du Quatuor n°2 de ce dernier. Œuvre au statut incertain (plus avant-gardiste que beaucoup d’autres pièces de Martinů dans les techniques d’écriture, et en même temps manifeste néo-classique très affirmé aux plans formels), ce quatuor synthétise les sources de la musique de Martinů : la filiation janacekienne (les effets bruitistes et les enchaînements de phrases lapidaires pourtant reliées), les préoccupation harmoniques post-debussystes du compositeur (notamment pentatoniques), et la quête stravinskienne d’un nouveau cadre formel, intelligible parce qu’épuré et ramassé. Le public pourra d’ailleurs le mettre en regard de l’aboutissement évident de ce style qu’est le Quatuor avec piano du compositeur, de onze années postérieur, qui sera donné le 6 Septembre à l’Orangerie. Voilà pour Martinů - c’est bien trop peu, mais l’on se charge du mieux que l’on peut sur classiqueinfo-disque d’essayer de mieux faire connaître Martinů. Pour le reste, se risquer à capter l’attention du très « classique » public scéen venu écouter Mozart et Schubert relevait de la vie dangereuse mais saine de nos hôtes. Pas uniquement saine par le fait de jouer Martinů, mais par le biais d’un phénomène partiellement prévisible. Quand il s’agit de défendre un répertoire, fort exigeant du point de vue de l’exécution de surcroît, nos cabotins font appels à tous leurs vrais moyens, et ainsi s’en ré-emparent. Avec brio, avec la rigueur discursive convenant à cette compression virtuose des formes classiques, avec l’acuité rythmique nécessaire, et sans rien en céder de l’engagement. Un merveilleux moment de musique, concentré sur sa réalisation et non sur l’échange avec le public, ce qui est un bien pour ce dernier, forcé à retenir sa respiration sur la languissante complainte du second mouvement, fusion improbable du lyrisme modal et du parlando rubato d’un effet certain.

Paradoxes de séducteurs : Schubert, Haydn

A la fois plus risquée que leur mouture discographique et forcément moins bien finie, l’exécution du Quatuor en Sol de Schubert des Prazak parvenait à faire étalage de toutes les qualités, tous les défauts, tous les tics, voire tous les paradoxes de la formation. Paradoxe aux toutes premières mesures, où l’engagement forcé révèle un de ses effets pervers : contre toute attente, des dynamiques bien pauvres pour cet incipit, véritable portique de l’enfer de Dante, dont l’amplitude nécessite davantage de respirer large que de ruer dans les brancards : ce sera du reste tout le mouvement qui pâtira de ce manque de poumons et de cet excès de nerfs. Défaut typique (et donc tic) dès la suite de l’introduction, où la volonté forcenée de personnaliser chaque phrase comme pour en détailler le contour au public confine au contre-sens total : impossibles phrases du violoncelle donc, transformant le mystère terrifié de celle-ci en œillades goguenardes - sourires appuyés, au sens non métaphorique, à l’appui - et surtout brisant la continuité et la cohérence avec les réponses tremblantes du premier violon [1]. L’exposé proprement dit était ensuite pris trop vite, et (contrairement au disque), la reprise était omise. Du tempo sans modération adopté le second thème faisait surtout les frais : non pas qu’il ne puisse jamais bien sonner ainsi, mais certainement pas avec cette raideur d’intonation - et malgré un équilibre polyphonique satisfaisant, ce qui n’est pas la moindre des difficultés ici. Qualités certaines qui sont aussi paradoxales : à force de chercher, évidemment, on trouve. Lorsque le thème de l’introduction revient au premier violon après la reprise (enfin !...), les Prazak, a contrario de la première fois, touchent la juste expression de la phrase [2]. Nous commencions (pas à ce concert en particulier) à douter de la capacité de Vaclav Remes à jouer simplement des phrasés justes : ce moment était rassurant. Plus encore était la sublime transition menant à la récapitulation finale, qui est encore variation du thème introductif [3] : ce passage est peut-être le plus bouleversant de l’œuvre, et n’était absolument pas défiguré, c’est une périphrase. Vivons dangereusement, il en restera bien quelque chose ! Telle semblait être la devise des Prazak pour ce mouvement particulièrement. Quelques secondes d’intense émotion, est-ce une révélation suffisante pour saigner la cohérence d’un tel mouvement, sur l’autel de la recherche permanente du risque et de la phrase jamais entendue comme telle ? Cela dépend du type d’appréhension de la musique qu’on a, sans doute : pour en juger il faut écouter les Prazak quelques fois... au moins.

Michal Kanka jouait le thème du second mouvement exactement comme on le craignait, voire en pire - le point de comparaison le plus récent était la quatrième variation de second mouvement du Quatuor n°14 donné à la Cité de la Musique la saison passée. L’énumération des effets de portamento, de variations de vibrato, et de dynamiques (mais toujours au dessus de celles indiquées) pourrait en quantité tenir lieu de critique de ce concert. Ce qui serait fort injuste. Mais voilà comment l’un des violoncellistes les plus doués de sa génération parvient à gâcher un concert, bien plus souvent qu’à son tour. Autant de moyens techniques (digitaux et sonores), et intellectuels (car il en faut pour faire un sort avec autant de systématicité sophistiquée à toutes ces phrases !) ainsi dévoyés donnent la migraine en direct, et on exagère à peine. Sur les épisodes d’effroi du même mouvement, remarquablement caractérisés en général, les Prazak faisaient à chaque fois une chose bien étrange concernant les descentes chromatiques de blanches en trémolos [4]. L’indication est piano-crescendo-fortissimo-decrescendo, amenant la reprise du second thème pianissimo. Nous avons entendu à chaque fois piano-crescendo-fortissimo (aux endroits attendus), puis decrescendo-crescendo molto-pianissimo subito ensuite ! Avec, certes, une unité indiscutable ! En fait, à l’ultime occurrence de ce motif, Schubert écrit à peu près le passage ainsi, mais uniquement cette fois ci (mesures 152-156), pour introduire le pizz qui suit, et avec les seuls second violon et alto aux trémolos. Les voies des Prazak sont parfois impénétrables.

Le scherzo était le plus mauvais moment de cette fin d’après-midi, de loin, avec un Remes des plus fâcheux enchaînant ses travers les uns aux autres : phrases triturées à l’envi, traits savonnés, notes oubliées par batteries, justesse navrante, mais avec beaucoup de pivotements pour montrer au public comme la seconde partie du thème est enjouée : la parodie des Prazak par eux-mêmes comme on déteste la voir. Le trio était d’une forme de bonne volonté certaine, stylistiquement parlant, et avec le mérite important d’y prendre son temps, celui du badinage attendri. Dans l’équilibre en revanche, sur la seconde section du trio en particulier, Kanka se montrait bien trop intrusif vis-à-vis de Remes, plombant le charme du poids de son archet. Le meilleur mouvement de loin était le final, paradoxe suprême s’agissant de celui que bien des quartettistes s’accordent à désigner comme le plus épuisant et difficile du grand répertoire. Les 709 mesures tenaient ensemble sans ruptures de ton d’aucune sorte, dans un tempo rapide mais stable, et avec une somme de scories raisonnables de la part de Remes. Les deux épisodes-chorals étaient joués avec l’emphase nécessaire mais sans la théâtralisation (c’est-à-dire ici le ralentissement) qui aurait compromis la relance de la fuite vers le vide survenant immédiatement après [5].

La vie moins dangereuse a parfois du bon. Par exemple, celle qui consiste à revenir à la première salve vaguement en mesure à venir donner un bis convenu. Un mouvement lent de quatuor de Haydn, c’est plutôt convenu, n’est-ce pas ? Encore que celui de l’opus 76/5 n’est pas n’importe lequel ! Mais surtout, n’était pas joué n’importe comment, comme on aurait pu s’y attendre - surtout après la dernière impression laissée par les Prazak dans Haydn dans leur concert à la Cité. Nous ne parlons ici des bis que quand ils sont exceptionnellement bons, ou exceptionnellement tragi-comiques, parfois. Celui-ci relevait de la première catégorie, et posait le paradoxe ultime : pourquoi Kanka ici jouait-il avec tout le recueillement, sonore et expressif, souhaitable et bien plus encore, faisant naître infiniment davantage d’émotion dans son solo [6] que dans tout le quatuor de Schubert ? Mystère. Mais ce que l’on aura appris, c’est qu’il peut le faire, et que quand c’est le cas, même pour une poignée de minutes absolument ineffables, cela vaut le déplacement. Les plus grands séducteurs sont parfois sincères.

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- Sceaux
- Orangerie.
- 31 Août 2008.
- Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Quatuor n°17 en si bémol majeur, KV458 ; Bohuslav Martinů (1890-1959) : Quatuor n°3, H.183 ; Franz Schubert (1797-1828) : Quatuor n°15 en sol majeur, Op.161, D.887.
- Quatuor Prazak : Vaclav Remes, violon I ; Vlastimil Holek, violon II ; Josef Kluson, alto ; Michal Kanka, violoncelle.

[1] I, mesures 24-32.

[2] I, mesures 184-192.

[3] I, mesures 289-313, avec un Remes particulièrement juste et - donc -émouvant à 296-304.

[4] Par exemple, II, mesures 59-61.

[5] IV, mesures 210-233 et 580-603.

[6] Haydn opus 76/5, II, mesures 54-62.











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