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La réhabilitation manquée d’Iphigénie en Aulide

jeudi 22 mai 2008 par Bertrand Balmitgère
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© Alain Kaiser

Cette Iphigénie en Aulide produite par l’Opéra du Rhin pose d’entrée une question musicologique capitale : peut-on faire jouer Gluck par un orchestre symphonique sur instruments modernes ?

Le directeur musical de cette nouvelle production, Claude Schnitzler, pour tenter de répondre à la question met en avant le caractère « préromantique » de cet opéra, motivant de la sorte son choix artistique de recourir à un orchestre symphonique doté d’instruments modernes. Il est vrai que l’œuvre, premier opéra français de Gluck, tirée de l’Iphigénie de Racine et créée en 1774, prenant au passage le titre d’Iphigénie en Aulide, est contemporaine de Mozart et Haydn. Ce qui en fait donc logiquement une composante du répertoire classique plutôt que baroque. Justifiant de ce fait le choix d’une interprétation dite moderne. Pour autant, le mouvement baroque a tellement fait de progrès ces dernières décennies, et marqué l’esprit des mélomanes, que dans cet esprit, une dose de rénovation aurait été souhaitable. Les baroqueux n’ont-t-ils pas écrit parmi les plus belles pages de l’opéra ? Que ce soit dans Gluck ou même Mozart d’ailleurs. Qui n’a pas en mémoires les divers enregistrements gluckiens de René Jacobs ou de Marc Minkowski ? Réflexion faite surtout parce que cette optique « moderne », aussi défendable soit-elle, avouons le nous laissa sur notre faim : ce Gluck aurait gagné à être joué sur instruments d’époque et par un orchestre baroque digne de ce nom. Claude Schnitzler reste malgré tout un vrai chef d’opéra, cela se sent et s’entend. Il sait à merveille accompagner ses chanteurs. Là n’est pas le problème. C’est orchestralement que le bat blesse. Mais que pouvait-on attendre de l’Orchestre Symphonique de Mulhouse ici ? Certainement pas de miracle. Schnitzler réussit tout de même à maintenir un semblant d’illusion en parvenant a alléger les masses, donnant un certain équilibre et de la justesse à son ensemble. Malgré tout ces efforts, cela reste bien trop peu dynamique à nos oreilles.

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© Alain Kaiser

Au delà de ces considérations qui répondent à des critères propres à chacun, il nous faut saluer la courageuse programmation de l’Opéra du Rhin. Car il fallait oser mettre à l’affiche un opéra de Gluck aussi ingrat après une flamboyante Walkyrie. Cette production n’est pas le fruit du hasard car elle vient en conclusion d’un cycle étalé sur deux saisons avec pour thème la Guerre de Troie et à ses personnages féminins marquants dans lequel s’inscrivaient l’an passé Les Troyens de Berlioz et cette année bien sûr Elektra de Strauss (cf article).

Créé donc en 1774, Iphigénie en Aulide qui est antérieure de cinq années à la célèbre Iphigénie en Tauride, est une des œuvres les moins connues de Gluck et surtout très peu jouée sur scène. Il faut remonter à plusieurs années pour trouver mention d’une production de cette œuvre. La plus fameuse étant celle de John Eliot Gardiner à Lyon dans les années 80, donnant lieu au mythique enregistrement Erato. [1]

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© Alain Kaiser

Pourquoi un tel désamour du public et des maisons d’opéra ? Cela tient fondamentalement à l’œuvre en elle-même, à sa nature. Les œuvres « françaises » de Gluck dont fait partie cette Iphigénie se veulent plus épurées, allant à l’essentiel, mettant plus l’accent sur la trame dramatique que sur le lyrisme. Assez proche donc des œuvres littéraires dont elles étaient issues, induisant de ce fait un plus grand statisme à la scène, l’opéra se faisant autant théâtre que musique. Une véritable révolution culturelle dans l’art de Gluck qui jusque là, dans sa production dite « italienne » se voulait virtuosité et lyrisme. Iphigénie en Aulide est donc un opéra moins facile d’accès pour un large public, dont on attendait enfin une production de tout premier ordre pour la mettre en valeur.

Hélas, le résultat est plutôt en demi-teinte.

Scéniquement, la satisfaction est grande. Le tandem André Barde et Renaud Doucet, qui fit le succès de bien des productions passées de l’Opéra du Rhin, n’a une fois de plus pas trahi sa réputation.
André Barbe choisit des décors neutres et réduits au strict minimum pour illustrer une thématique résolument tournée vers le monde marin. Le tout est constitué d’une ancre de mer géante plantée en arrière fond, symbolisant cette mer qui se refuse aux Grecs désireux de partir en guerre contre Troie. Une ancre qui s’éclipsera à la fin de l’opéra dès lors que les dieux enfin apaisés, libéreront l’accès à l’Egée, ouvrant la voie à l’expédition maritime grecque. En lien avec ce contexte troublé, le sol prend la forme d’une immense vague en furie, recouvrant toute la scène de ses jeux. Le tout baignant dans les lumières bleutées de Guy Simard. Choix artistique intelligent sur le fond, car il illustre au mieux le lien étroit entre les Grecs et leur mer, et sur la forme car le résultat est visuellement très beau.

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© Alain Kaiser

Niveau costumes, la tendance est clairement militaire. Achille, Agamemnon, l’armée grecque, tous sont vêtus d’un treillis couleur sable ou camouflage selon les grades des personnages. La Clytemnestre revue et corrigé par André Barbe a tout d’une reine mère, transposée en grande bourgeoise de notre temps, tant dans ses habits que son attitude hautaine et supérieure par moment. Calchas livre à la main (ou Bible ?), pour sa part a l’allure d’un révérend anglican ou d’un prêtre en civil, en costume couleur olive à col romain. Iphigénie enfin, d’abord en tailleur façon Chanel, bon chic bon genre pour le premier acte. Troquant ensuite sa tenue pour une très jolie robe de mariée. Blanche comme la pureté de son être, innocente mais déjà livrée pied et poings liés au drame qui l’attend. Ces costumes sont l’autre grande satisfaction de la soirée : faisant la démonstration qu’un opéra au livret d’inspiration antiquisante est parfaitement transposable dans notre temps, et rendant l’action et les personnages plus accessibles au public.

Un bémol toutefois : il concerne le jeu de scène voulu par Renaud Doucet, qui cela manque de naturel, virant par instant à une relative lourdeur. Les chanteurs semblent comme anesthésiés sur la scène, qui a dû leur paraître bien grande, avec pour risque d’entraîner dans cette léthargie un public non averti. Seule la scène finale, du départ en guerre des Grecs et du sanglant dénouement fait exception à ce constat.

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© Alain Kaiser

C’est vocalement que cette Iphigénie en Aulide connait le plus de faiblesse. Cassandre Berthon n’a rien d’une Iphigénie : sa présence scénique, son sens de la dramaturgie ne compensant pas de ses faibles moyens vocaux et son sérieux manque de charisme. On est ici très loin d’une héroïne de tragédie grecque. Avi Klemberg pour sa part, campe un Achille puissant, combatif, prêt à tout pour parvenir à ses fins, son jeu d’acteur étant à la limite de la perfection même. Malheureusement, bien que sa voix soit sans failles, son timbre est celui d’un chanteur rossinien. Il faudra donc le réentendre, dans d’autres rôles. La Clytemnestre d’Annette Seiltgen nous divise aussi. Si elle donne parfaitement corps à son personnage, vocalement elle ne procure jamais la moindre émotion à cause d’une voix trop agressive par moment. Un défaut majeur dans un rôle où la capacité à émouvoir l’auditoire est indispensable. Par contre on ne pourra pas en dire autant de l’Agamemnon de Andrew Schrœder. Aussi à l’aise dans le rôle du père tendre et aimant que dans celui de l’implacable monarque. Enfin un mot sur le Calchas de Patrick Bolleire, noble et flegmatique : posture idéale pour un membre du clergé faisant figure de référent, d’exemple pour tous les autres personnages de l’œuvre. Il faut noter pour conclure ce tour d’horizon de la distribution vocale, que tous les chanteurs ont fait preuve d’une très bonne maîtrise de la langue française, tant dans la prononciation que dans l’articulation. Un vrai point positif, car c’est loin d’être une évidence de nos jours.

A l’issue de cette production courageuse et constatant l’échec partiel de celle-ci, il est à espérer qu’Iphigénie en Aulide ne redeviendra pas la belle endormie de l’opéra français.

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- Strasbourg
- Opéra National du Rhin
- 18 mai 2008
- Christoph Willibald Gluck (1714-1787), Tragédie-opéra en trois actes sur un livret de Marie François Louis Gand Bailli du Roullet, dit Le Blanc
- Mise en scène : Renaud Doucet ; Décors et costumes : André Barbe ; Lumières : Guy Simard
- Agamemnon : Andrew Schroeder ; Clytemnestre : Annette Seiltgen ; Iphigénie : Cassandre Berthon ; Achille : Avi Klemberg ; Patrocle : Manuel Betancourt Camino ; Calchas : Patrick Bolleire ; Arcas : René Schirrer ; Diane : Malia Bendi Merad ; Trois Grecques : Frédérique Letizia/ Dilan Ayata/ Tatiana Zolotikova ; Une esclave : Susan Griffiths-Jones
- Chœurs de l’Opéra national du Rhin ; Direction des Chœurs : Michel Capperon
- Orchestre symphonique de Mulhouse
- Claude Schnitzler, direction

[1Gardiner y dirige lui aussi un orchestre moderne, mais d’un meilleur niveau, et bien plus flexible.






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