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La quête de l’esprit schubertien

jeudi 23 avril 2009 par Cyril Brun
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Yakov Kreizberg
© Marco Borggreve

Pour le public amateur, Schubert paraît d’abord assez simple ; on parle d’esprit schubertien comme on parle de musique mozartienne. Pour le musicologue, si l’esprit schubertien existe et peut être régulièrement identifié, il y a toutefois plusieurs Schubert. Très ancrés dans une lecture post romantique, les musicologues établissent une classification plus ou moins stricte selon un critère fortement psychologique. Ainsi, entre la fougue du jeune homme –que pas un commentateur n’omet de rappeler–, les souffrances et les tensions de sa vie, il y a souvent bien peu de place pour une autre lecture de l’œuvre du compositeur viennois. L’extrait de Th. W. Adorno, cité par le magazine du Printemps des Arts nous renvoie du reste à une telle classification. Et pourtant ces deux symphonies (3 et 4) données ce soir par le Philharmonique de Monte-Carlo ne nous poussent-elles pas à une autre lecture de l’œuvre de Schubert ? De la même manière, la présence de la symphonie n°9 dans l’Octuor pour cordes et vents bouleverse nécessairement de tels cadres. L’œuvre de Schubert, et particulièrement sa partie symphonique, est plus subtile et plus complexe. L’interpréter requiert des choix combinés dont une seule interprétation ne permet peut-être pas de faire le tour.

Comment jouer la symphonie n° 4 ? Telle qu’elle fut écrite, avec ce troisième mouvement où est absent le tragique ? Ou bien à la lumière du titre ajouté postérieurement par le compositeur lui-même ? Ou bien faut-il comprendre cette symphonie, si proche de la grande cinquième de Beethoven, à la lumière de cette dernière et donc également de la Pastorale. Il semble qu’un tel choix résout en partie l’énigmatique question du menuetto, puisque la cinquième de Beethoven est ce destin, ce combat de la vie dans tout son drame, mais aussi dans toute son ouverture à l’espérance et surtout dans son irrégularité. Une vie tragique n’est pas faite que de drames. La vie est à la lumière de la tension résolution de l’harmonie classique ; ce qui nous ramène, en passant, à la lecture psychologisante de nombre de musicologues. Et pourtant, Yakov Kreizberg a choisi d’interpréter ce menuetto de façon résolument classique, donc préromantique, excepté les accents d’une couleur toute romantique. Bien que dans ce passage les instruments aient donné l’impression de se superposer plutôt que de réellement jouer ensemble – exagérant, peut-être, en cela le côté classique – , ce troisième mouvement illustre bien la complexité d’appréhension de la musque de Schubert. Ce qui nous permet de souligner au passage la belle performance de l’orchestre qui, en dix jours, a inscrit quatre nouvelles symphonies à son répertoire (avec une tournée en Pologne au milieu).

Cette prouesse explique sans doute une partie des remarques que nous pourrions faire sur ce concert. Dès le premier mouvement de la « Tragique », les flûtes se trouvaient trop en dehors, le temps de se réapproprier la salle, car ce défaut ne se retrouva plus par la suite, ce qui est appréciable pour un instrument si délicat dans ce domaine. Les syncopes des cuivres étaient lourdes et longues, tandis que celles des bois et des violons s’épousaient mal. En revanche, tout l’orchestre, ici comme dans le reste de l’oeuvre, en vivant à l’unisson, a donné à la pulsation du morceau une respiration réellement « humaine » que malheureusement le finale en demi-teinte n’a pas transcendée. Au deuxième mouvement, l’orchestre trouva son unité donnant une série d’enchaînements instrumentaux « fuguée » où les bois se sont particulièrement distingués, sur une fine pâte de cordes où les flûtes venaient excellemment se poser. Après ce beau passage, les violoncelles trop en dehors ont dominé l’orchestre, et ainsi rompu pour un temps l’équilibre. Retour à l’excellence sur le thème de croches / noires avant une nouvelle distorsion entre l’harmonie et les cordes dans un finale long et vide qui peinait à s’achever.

Ce manque de vie fut totalement balayé par la vivifiante respiration accentuée du premier temps du trois-quart du menuetto. Le quatrième mouvement fut peut-être l’occasion de mieux saisir la présence de Yakov Kriezberg. Sur l’habituelle précision des violons, puis des cuivres, et une excellente gestion des nuances, il semble donner – on pouvait déjà le percevoir lors du concert précédent – une forme toute particulière aux accents. Les thèmes s’enchaînent sans encombre avec à propos, tandis que les cors s’expriment avec ravissement, emportant avec eux tout l’orchestre dans un crescendo très fin et contenu, laissant ensuite les contrebasses exprimer toute leur chaleur, malheureusement quelque peu ternie par le tutti flou qui suivit. Courte incise pour passer au finale, précis, contenu et très enlevé.

C’est cette même puissance contenue, alliant finesse, précision et ensemble, qui ouvrit la symphonie n°3. Yakov Kriezberg sait modeler sa pâte orchestrale et tirer de celle-ci tous les accents, comme s’ils émanaient du silence même. Ici les pupitres de basse (cordes et harmonie) campèrent avec chaleur une atmosphère toute romantique, brisée par un finale incongru, comme étranger. La délicatesse de l’écriture du deuxième mouvement fut admirablement animée par les pizzicati des cordes graves, dont les violons ne tirèrent pas tout le profit, car trop indépendants. En revanche, comment ne pas souligner cette riche finesse des instruments qui sur le thème s’échappaient les uns des autres au point de laisser l’auditeur tout surpris de leur présence. Quelle connivence, quelle attention, quelle communion à l’intérieur de l’orchestre pour qu’une telle précision unisse l’ensemble des pupitres en une seule voix ! Connivence et confiance semble-t-il. En effet, la direction de Yakov Kriezberg dans le troisième mouvement semble plus inviter les musiciens à se livrer qu’à en exiger une simple éruption sonore dont il combinerait lui seul les harmoniques. Il ouvre littéralement le son. Et ce qui était peut-être l’origine des flottements du concert précédent fut probablement ce soir une des clefs de l’âme d’un concert dont l’ultime mouvement fut l’occasion d’apprécier la virtuosité des musiciens. C’est ainsi qu’ils offrirent au public du Printemps des Arts un finale dont les soufflets pleins de vie s’envolèrent de cette puissance contenue vers une conclusion rien moins que superbe.

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- Monte-Carlo
- Auditorium Rainier III
- 10 avril 2009
- Franz Schubert (1797-1828), Symphonie n°3 en Ré majeur D.200 ; Symphonie n°4 en ut mineur D.417 « Tragique »
- Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo
- Yakov Kreizberg, direction











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