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La parade sauvage de Saraste et du Philhar’

mercredi 7 décembre 2011 par Thomas Rigail
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Jukka-Pekka Saraste
DR

Ce n’est pas si difficile ! Dans notre dernière critique de l’Orchestre Philharmonique de Radio France, nous nous plaignions, en enfants gâtés, du mésusage du meilleur orchestre français, entre platitudes attrape-public, répertoires de seconde zone et navigation artistique à vue. Ce concert, brillante démonstration de ce qu’il est possible avec l’OPRF, vient à point nommé.

Sur le papier, un programme simple qui juxtapose deux grandes œuvres de deux compositeurs qui eurent des carrières parallèles et finirent amis, Britten et Chostakovitch. A la tête de l’orchestre, Jukka-Pekka Saraste, un familier, qui fait partie ou a pu faire partie des successeurs pressentis à Myung-Whun Chung, mais que l’on n’attend pas forcément dans ce répertoire. Christine Schäfer chante Les Illuminations de Britten : elle ne chante guère celles de Rimbaud, car le texte est irrémédiablement incompréhensible. Le compositeur n’aide guère la chanteuse avec une prosodie encore loin de la maîtrise qu’il atteindra dans ses opéras, peu amène envers une langue française pour laquelle il a toujours eu un goût – sa première œuvre cataloguée est les Quatre chansons françaises de 1928 –, mais ce manque de clarté de la diction paraît rédhibitoire devant un texte qui a des demandes autant vocales que narratives, d’autant que les qualités strictement vocales de la chanteuse semblent ce soir un peu loin : la voix passe l’orchestre, mais guère plus, le timbre n’a plus l’éclat d’antan, et l’agilité manque (un exemple, la vocalise sur « battent l’écume » dans Marine). Soit, la voix ne dira rien, l’orchestre, limité à ses cordes, dira tout : le geste du chef, s’il est capable de faire se frôler la rudesse et l’allégresse (après « Le paradis des orages s’effondre » dans Villes, l’introduction de Marine…), n’est jamais réduit à la seule question de la force dynamique, de l’accentuation et du mouvement, mais pénètre les exigences de couleur et de forme de la partition avec un rare sens du récit, que réalisent des cordes du Philhar’ à leur meilleur. Le thème initial des altos a vraiment des airs de fanfare ; les pizz d’Antique et la mélodie de violon qui les surplombe, oublieux du grotesque du stéréotype qui point vaguement dans la partition ici, ne connaissent que la grâce altière ; sans excès dynamiques, Royauté est raconté par l’orchestre quand la voix s’embourbe dans le silence du yaourt ; le ressac de Being beauteous trace de fines entailles dans la souplesse du geste et brise la facilité de la beauté ; les basculements agogiques de Parade (« Des yeux hébétés… ») et le soutien acéré de la liste forment un théâtre pour une petite scène d’opéra. Oui, Saraste et le Philhar’ ont la clef de cette parade sauvage.

En deuxième partie, dans une interprétation de la Symphonie n°8 de Chostakovitch aussi revêche qu’organisé, aussi violente que sévère, Jukka-Pekka Saraste offre de quoi émouvoir autour de nos sièges toutes les possibilités harmoniques et architecturales de l’œuvre, pour rester dans les illuminations. Certes, la première phrase des cordes est un faux démarrage presque sentimental, qui ne brasse pas les profondeurs où gisent les orchestres russes, mais ce sont les bois, dès le chiffre 6, qui donneront corps à l’interprétation : un corps hurlant, rigoureusement sale, qui pourtant ne se contente pas de peiner comme un sibérien, mais offre une forme latente de mélancolie, une mélancolie expectative, qui permet de construire l’œuvre par-delà un implacable de surface, nécessairement approximatif. Les cordes à partir du chiffre 8, du pianissimo au fortissimo, écrasent l’accompagnement morbidement paisible contre le lyrisme frelaté des premiers violons, en fredonnement l’approche de l’effondrement. Il viendra, d’abord avec des bois qui à 21 crient vraiment fff jusqu’à étouffer les trombones et cors (pourtant ff, et c’est comme cela que cela doit être), avant que chaque pupitre de l’orchestre se lance dans une immense démonstration de terreur : c’est le Philhar’ des grands soirs, armée où chacun se décevrait de ne pouvoir participer au festin carnassier, sffff des violons qui claquent contre le bois, trompettes hallucinées et bois comme des fouets – c’est le moment des exterminations conséquentes, pour reprendre encore Rimbaud. Le passage à l’Allegro non troppo est la deuxième étape d’une stratégie de guerre qui se déroule entièrement selon le plan, et l’Adagio à 34 est un adéquat coup de grâce : tout ceci est réalisé avec une discipline de mur de prison et embrasera tous les petits-culs bourgeois imaginables. Le solo de cor anglais, superbe, à 35 n’apportera guère de paix, car Saraste sait jouer des flux en tremolo aux cordes, de leur fausse sérénité, de leur tension harmonique et non plastique. Sur la carte de la Huitième symphonie, après une brèche distraite, le premier mouvement est rouge, entièrement rouge.

Le deuxième mouvement relève de l’opération d’exploitation : s’il n’y a aucune trace de sarcasme dans les phrasés de cordes des premières mesures, si les bois crachent la mitraille, les violons à partir du chiffre 50 s’habillent d’un soupçon de langueur qui réapparaîtra dans la conclusion et évite la bêtise militaire sans s’adjoindre les services de l’ironie. Le reste est une leçon de conduite de char : piccolo en rossignol mécanique, basson et contrebasson en trouffions bourrus, ritenuto vicieux après 64 et attaque de rupture en fin de mouvement, sans essoufflement, le passage des chasses et des hordes aura de quoi faire frissonner. Rapide, impressionnant de rigueur malgré quelques embardées dans la pulsation et menus décalages qui n’affaiblissent guère la discipline, impressionnant par cette tenue martiale des cordes (alto puis violons, puis les autres) qui parviennent à conserver le même degré d’intensité durant toute leur course sans laisser de trou dans leurs rangs, le troisième mouvement perpétue la marche à l’ennemi, et s’il y a bien un peu de fatigue, on leur pardonne volontiers car la guerre est longue.

Le Largo ne joue que modérément la carte de la désolation : les cordes, présence irrévocable avec tous les psychologismes éteints, laissent s’écouler l’intensité des mouvements précédents vers une chaleur schizoïde, évoquent un lyrisme fluent mais sans décombres, et soutiennent un cor solo empêtré dans le dolce, l’étrangeté funeste des flatterzung de quatre flûtes à 119, le solo de clarinette pianissimo à la grâce de tombeau. Là encore, Saraste domine le champ de bataille avec une gestuelle de maître, intransigeant sans être autoritaire, négociant chaque virage agogique avec une évidence difficile à discuter. Après ce quatrième mouvement racé, ne choisissant pas entre fausse allégresse et ironie forcée, il s’offre un Allegretto final équivoque, naviguant, sans se gloser de ses risques ni se permettre le désordre génial de certains chefs russes, entre les solos troubles (excellents bassons, piccolo, violoncelles, et clarinette basse et violons solos dans l’Allegretto conclusif) et les polyphonies filandreuses, dans une domination et un contrôle tranquilles (fanfare à 151 rigoureusement amenée), toujours accompagné par sa petite armée en campagne (superbes trompettes et trombones dans le climax, et bien sûr cordes tendues jusqu’au dernier souffle). Une fin curieuse, qui n’a pourtant rien d’une débâcle. L’Orchestre philharmonique de Radio France, combinant la discipline appelée par la beauté réelle de la musique orchestrale, celle qui ne connaît guère le beau son mais uniquement les exigences de la présence, à la volonté anarchique de solistes héroïques, commandé par une direction jamais mise en déroute, capable d’atteindre un haut degré de récit musical sans laisser poindre la moindre extériorité au musical, sans s’accabler des chostakovismes occidentaux qui ne voient que tragédies biographiques, chaines et totalitarisme là où il n’y a que l’entéléchie de la sublimation, le temps délesté de la contingence, laissera les traces de hauts faits d’armes : c’est aussi simple qu’une phrase musicale, disait Rimbaud.

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- Paris
- Salle Pleyel
- 04 novembre 2011
- Benjamin Britten (1913-1976), Les Illuminations Op.18
- Dimitri Chostakovitch (1906-1975), Symphonie n° 8 en ut mineur Op.65
- Christine Schäfer, soprano
- Orchestre philharmonique de Radio France
- Jukka-Pekka Saraste, direction






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